Dans une autre note je parlais de l'équilibre qu'avait atteint la valeur "entreprise", après un temps de diabolisation et un temps de sacralisation. Aujourd'hui, c'est la dégringolade: depuis quelques années la souffrance au travail
est devenue un véritable sujet de société; puis là-dessus est survenue la crise à la suite des subprimes et son cortège de licenciements dans des entreprises pourtant réputées comme "sûres" (Caterpillar, etc…).
Dégoût du travail, disqualification de la vie politique, désacralisation des institutions, crise profonde du système de santé et du système scolaire: de toute évidence, quelque chose est en train de se défaire, et comme toujours autre chose est en train d'émerger. Une page se tourne, les personnes en souffrance décrochent de ce qui était pour eux sacré il y a encore peu de temps, et recherchent de nouvelles manières de faire société, avec cette question: comment renouveler la vie dans les organisations, et l'image de l'entreprise?
Une intéressante controverse rend compte de cette mutation en cours : Hervé Sérieyx dans son blog critiquait le livre "Bonjour paresse", dans lequel "la psychanalyste Corinne Maier brocarde avec jubilation les travers d'EDF où elle est salariée à mi-temps et encourage ses petits camarades de travail à en faire le moins possible pour que l'électricité nous coûte un maximum". Tout en dénonçant cette manière de "cracher dans la soupe", Sérieyx pointe une problématique spécifique des entreprises françaises qui selon lui serait une explication du vécu désastreux au travail: "Diriger ne suppose que des petites cellules grises bien en place, du flair, du réalisme, du pragmatisme et du courage, rien qui renvoie à un PHD , à Polytechnique ou à l'ENA ; fabriquer est une technique d'ingénieur des Arts et Métiers ; vendre c'est une question de feeling, d'écoute et de conviction ; manager, une affaire de relations aux autres. A l'évidence, une bonne part du « mal vivre » dans nos entreprises vient de ce que la très française hiérarchie des diplômes a été transposée dans la pyramide des postes, et que des surdiplômés du compliqué (technique, juridique, comptable, économique…) se retrouvent dans des postes de management du complexe ( c'est-à-dire de relation au flou, au contradictoire, au paradoxal, à l'humain, au vivant) auxquels rien ne les a préparés".
"En fait, le livre de Corinne Maier pose le problème de l'inévitable mutation du fonctionnement des entreprises dans un climat économique marqué par l'accroissement de la compétition mondiale, la démotivation de générations dupées -directement ou via leurs parents, ratiboisés par des plans sociaux inattendus- par des discours de mobilisation entrepreneuriale (...). Ce pamphlet nous oblige à nous poser la question d'une société qui ne sait plus se passer des biens qu'elle propose mais qui apprécie de moins en moins la façon dont elle les produit et les processus qui permettent à chaque individu de se les approprier. Apprendre à triompher de cette schizophrénie sociale pourrait bien être un des défis essentiels des années qui viennent."