
La direction de la Caisse d'Allocations Familiales avait demandé une étude sur "les publics violents". Nous avons réalisé des entretiens et des séances de travail en groupe avec les accueillants aux guichets, premiers concernés dans le personnel de l'établissement. Dans un groupe nous avons parlé d'injures, de menaces, et de violences, comme le jour où un homme avait fracassé l'ordinateur sur le sol. Une des participantes, Carine, raconte une autre situation: Hier elle a reçu une jeune femme avec ses deux très jeunes enfants. "Nous sommes le 15, il me reste 30 € (à l'époque c'étaient des francs) pour finir le mois". La détresse de la jeune femme était poignante, un des enfants lui a fait un sourire… Carine a pris son portefeuille et a donné un billet à la maman.
C'est la première fois que nous abordons cette violence sans violence quand la souffrance crue est là en face à face. Carine et ses collègues disent combien ils sont affectés par ces situations, de plus en plus fréquentes. Ils disent aussi qu'ils n'en parlent plus à la maison, ils ne veulent pas importuner leurs conjoints qui ont eux aussi leurs problèmes au travail. Carine sent bien qu'elle n'est plus la même, jusque dans sa vie de famille. Des constats nous passons aux questions pratiques: comment réagir, comment remplir la mission d'accueil de ces personnes en grandes difficultés sans "péter les plombs" ("Nous ne sommes pas des Assistantes sociales!") et dans le respect des missions et des personnes accueillies?
Carine est accueillante dans une CAF dans une région très touchée par la désindustrialisation. Cela se passe dans les années 1990, les CAF commencent à accueillir un public nouveau: les personnes qui perçoivent le RMI. La CRAM et les CAF ont d'abord demandé une étude sur les nouveaux publics, et de là on est passé aux effets que cela avait sur les accueillants de front line, puis sur les autres niveaux de l'organisation jusqu'à la direction, car c'était toute la culture de l'institution qui était en question.
A la fin des années 80 et au début des années 90, ce type de demande s'est développé, provenant de médecins, éducateurs, animateurs, enseignants, administrations, chauffeurs de bus – des métiers en contact direct avec un public large, amenés à recevoir de plein fouet les souffrances souvent peu visibles de nos sociétés prospères et fragmentées.
Avec quelques amis de différentes disciplines, nous avons mis sur pied une procédure d'étude et d'intervention. C'était du "bricolage", au sens où nous avions à répondre à une demande pressante dans des situations nouvelles où tout ou presque était à inventer. Nos références de l'époque étaient l'intervention sociologique de Dubet, la psycho-sociologie, Balint et les autres explorations d'intervention à l'aide de la socio-anthropologie dans les organisations et les groupes.
Au fil des années passées à démêler avec ces professionnels et ces institutions les situations difficiles qu'ils rencontrent, ont pris forme trois constats :
1. Ces situations de souffrance et de violence sont inextricablement individuelles et collectives, personnelles et institutionnelles, affectives et socio-économiques… Dans ce genre de situation, il est difficile (mais pas impossible...) de ne pas être affecté. Comment vit-on cette implication dans la souffrance? Quelle relation constructive inventer autour de cela?
La méthode de recherche qui s'imposait était de travailler en dynamique de groupe avec les personnes concernées, à partir du récit du vécu. Avant chaque séance de travail, nous prenions le temps de replacer les problématiques dans leur contexte général. Ce va et vient entre le vécu personnel et la situation globale permettait d'apprécier à sa juste mesure la part de responsabilité que portent les acteurs.
Nous étions obligés de sortir des frontières des disciplines, de lancer des ponts, établir des correspondances.
2. Le travail avec les acteurs change le rapport entre implication et distanciation chez le chercheur.
Au départ, nous recevions en général une demande d'étude: une institution ou un groupe de professionnels nous demandait d'enquêter sur tel public en difficulté, et de là on arrivait au travail sur la relation des professionnels avec les publics. Il est vite apparu que la méthode consistant à enquêter puis rédiger une étude était insuffisante. Tout naturellement, les entretiens et autres formes de recueil de données se sont transformés en travail avec les acteurs concernés, parce qu'ils avaient en général une grande réflexion sur les questions posées, et l'envie forte de participer à la création de solutions. Nous étions directement avec les acteurs, à leur côté dans les situations vécues. Nous étions en train de découvrir, comme les autres observateurs à cette époque, un nouvel acteur de la vie sociale: l'intelligence interactive à l'heure de la réflexivité personnelle. L'individu réflexif nous tirait doucement mais fermement vers une connaissance socio-anthropologique impliquée à ses côtés dans l'action. Nous avions à réajuster la mesure entre distanciation et implication, recherche et intervention. Comme si notre science désormais n'avait de sens que partagée, et active.
3. De la marge au centre. Dans ces dernières décennies, cette souffrance personnelle et sociale était considérée et traitée comme marginale, un épiphénomène, un "problème à traiter". Mais toute personne qui considérait avec un peu d'attention ces situations se rendait compte qu'elles étaient ancrées plus profondément dans la vie de nos sociétés, comme un point aveugle, une sorte de sacrifice justifié ou masqué par la prospérité toujours croissante, et pourtant bien présent au cœur du vécu.
De nombreux professionnels sont directement concernés, et affectés. Et même s'ils se défendent d'avoir à "faire du social", eux et leurs institutions ont à faire avec la société en mal d'être qui entre quotidiennement dans leurs bureaux, leurs salles de classe, leur cabinet médical ou leur bus, et qui à l'occasion devient violente. Cette question marginale tend à devenir centrale.
Aujourd'hui, nous sommes en train de basculer du "toujours plus" au "un peu moins" et demain dans le "beaucoup moins"? La courte parenthèse des années de prospérité ascendante est en train de se refermer . Les souffrances et violences qui, malgré leur nombre croissant, restaient "des cas" traités au jour le jour par les professionnels vont logiquement prendre une ampleur croissante, avec la violence qui en découle, et comme horizon la menace de répétition de sombres pages de notre Histoire… La problématique de la sociologie publique posée par ailleurs dans l'Association Française de Sociologie et dans ce congrès prend alors une acuité particulière.
L'hypothèse que je soumets à la discussion est la suivante: les Sciences Humaines, parmi lesquelles la Sociologie Clinique, arrivent aujourd'hui à une nouvelle maturité . Elles disposent d'une capacité de recherche et d'intervention appropriée face aux phénomènes contemporains de souffrance et de violence qui affectent les personnes et les institutions.
Laurent Marty, extrait de l'intervention au Congrès de l'Association Française de Sociologie, Avril 2009
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"Face à la souffrance sociale: l'expérience du
Groupe d'implication et de recherche "