Ils arrivent ! par Tahar Ben Jelloun (extraits)
Ce n'est plus le désert qui avance, ce sont des hommes et des femmes qui arpentent les sables, guidés par une lumière illusoire, et qui, au bout du parcours, finissent par se jeter contre des barrières en fil de fer barbelé. Certains bricolent des échelles avec des roseaux, d'autres escaladent ce mur mouvant pieds et mains nus. Le vent fait des trous dans ces frontières qu'enjambent des Africains avec force et détermination, quitte à perdre la vie. C'est que leur vie a été saccagée, ils veulent la changer, ils veulent sauver celle de leurs enfants restés au pays. Ils ont eu le temps d'apprivoiser la mort.
La planète vacille, et le monde se contente de colmater la peur et d'encourager le repli. Des frontières se ferment, on parle d'invasion.
Notre avenir rejoindra cet enfer si rien de décisif n'est entrepris. L'Europe ne pourra plus vivre en paix et en sécurité, car le désert avance, comme si les enfants de ceux qu'on a dépossédés s'étaient mis instinctivement en route vers les pays du Nord.
Il est temps que l'Europe regarde vers le Sud et ait assez d'imagination pour mettre sur pied une véritable politique de l'immigration, qui serait accompagnée d'un plan d'investissement dans ces pays pauvres, ou plutôt appauvris. Il faut créer une politique africaine au sein de l'Union européenne, une politique sérieuse et intègre qui fasse barrage aux intérêts particuliers des anciennes puissances coloniales, aide les démocraties naissantes et soutienne un développement vraiment durable.
Extraits de l'article publié dans Le Monde du 28.10.05