"Une fois j'ai vu dans un magazine une femme qui me ressemblait. Juste un peu, mais elle me ressemblait. Ça m'a fait un effet pas possible. Pourquoi elle me ressemble, je n'arrêtais pas de me répéter ça, pourquoi elle me ressemble. Je la regardais, je notais des détails, je remarquais une chose ou une autre, elle avait un pli au coin de la bouche, moi j'ai le même, je ne sais pas si d'autres pourraient le remarquer, mais moi je le sais, je le remarquais, et aussi la couleur des cheveux, c'est le même brun, enfin, je crois, en tous cas je le sentais pareil, et je n'arrêtais pas de me dire ça, pourquoi elle me ressemble, pourquoi cette femme me ressemble. À la fin je devenais folle. Je n'en pouvais plus, je l'ai raconté à ma meilleure amie, elle a écouté, elle m'a dit, mais tu te demandes pourquoi elle est dans le magazine, et pas toi, c'est ça que tu te demandes, cettte femme te ressemble et elle est dans le magazine, c'est ça qui te perturbe, et là ça m'a arrêtée, je me suis dit, oui c'est vrai, elle est dans le magazine et pas moi, c'est pour ça que ça me perturbe. C'est vrai que je ne voyais pas ce qu'elle avait fait pour être là dans le magazine, être là à me ressembler. Ça m'a un peu calmé. Mais après ça m'a repris. Pourquoi elle et pas moi, pourquoi elle est dans le magazine et pas moi, en fait elle n'avait rien fait de spécial, elle était juste dans le magazine, je ne sais plus qui c'était, elle était mariée, elle avait des enfants, elle avait un problème de santé, je ne sais plus, elle était là dans le magazine, et plus j'y pensais, plus ça me rendait malheureuse, elle me ressemblait, pourquoi elle était dans le magazine et pas moi. Son nom était marqué, mais ça ne me disait rien, je ne la connaissais pas, je ne sais pas qui la connait, mon amie ne la connaissait pas, personne la connaissait mais elle était là, elle me ressemblait et ça me rendait malheureuse.
On est dans la société du bonheur et on est malheureux. Tous les jours, tout le temps, il y a des raisons d'être malheureux. Quand on travaille. Quand on ne travaille pas. Quand on a des enfants. Quand on n'a pas d'enfants. Et la santé. Et les vacances. On a tous les jours des raisons d'être insatisfait, malheureux, mécontent. Et là. Cette femme qui me ressemblait, dans le magazine, je ne sais pas pourquoi, ça m'a explosé à la figure."
Leslie Kaplan, texte publié dans Inventaire -Invention