"MARSEILLE, Courcouronnes, Grenoble... Avant-hier, c'est une invraisemblable histoire de
poissons rouges ... qui a coûté la vie à un jeune homme qui promenait son insouciance dans une cité de Courcouronnes. Hier, c'est pour quelques grammes de haschich que, dans le quartier de la Villeneuve à Grenoble, un autre a été tué par deux mineurs. Malgré la banalisation, ces dernières années, des actes de violences dans les banlieues, et notre relative accoutumance, on ne peut s'empêcher de constater l'inquiétante transformation de leurs formes. Elle soulève selon moi une redoutable question, celle qui consiste à leur attribuer un sens.
Plus que jamais, en effet, il semble que la complexité grandissante de l'environnement urbain-mondial dans lequel nous vivons pulvérise le sens des choses, des actes et des paroles…
.. Depuis longtemps, déjà, bien des travailleurs sociaux présents sur les terrains alertaient, en public ou en privé, à propos des comportements insensés, déréalisés, qu'ils observaient chez les jeu¬nes, voire les très jeunes, dans les quartiers, et sur lesquels plus aucune prise, plus aucune « entrée » dans le système de pensée n'était identifiable. Et, par conséquence, plus aucune forme d'éducation.
Mais aujourd'hui, sur la peau de la ville semble apparaître une accumulation d'indices - les récents meurtres de jeunes de banlieue - qui désigne la contagion de la perte de sens dans notre société…
… De là jaillit la source d'une grande angoisse sociale. Si nous som¬mes tous atterrés par de tels faits d'actualité, c'est en partie parce que nous mesurons de plus en plus notre incapacité à leur donner un sens, autrement dit à comprendre ce qui se joue autour de nous et qui met en péril la vie de chacun d'entre nous, de nos enfants. La vie. C'est nous, les adultes, qui sommes à présents largués…
…Sur le plan de la méthode d'approche, j'ai toujours considéré les quartiers populaires de banlieue comme un immense miroir de réflexion qui renvoie sans ménagement à notre conscience les contradictions, les dysfonctionnements, les vides du système social global."
Azouz Begag (Extrait d"un article du Monde 24-25 /12/2000). L'illustration est extraite de Laurent MARTY Le métier d'adulte n'est plus ce qu'il était (le goût de vivre) Ed Planète Jeune et Atelier d'ethnologie, 2002