Les hommes se racontent des histoires. Depuis la conversation ordinaire jusqu'aux grands textes sacrés, il existe mille et une manières de se raconter des histoires. L'action humaine a besoin de s'inscrire dans ces récits petits et grands. De très nombreux travaux ont montré le rôle de la parole et de
l'écoute pour l'éveil et la croissance de l'enfant, de même que le rôle des contes et autres légendes et de toutes les formes de textes-repères* .
Les grands récits sont les récits mythologiques, religieux, philosophiques de dimension sacrée qui donnent cohérence aux sociétés, et que chaque époque et chaque civilisation se construit. Depuis une vingtaine d'années, une question est débattue dans les Sciences Humaines, en particulier par les historiens : assistons-nous à la fin des grands récits ? Après le recul des pratiques religieuses, après l'apogée des grands récits sur la libération par la science et l'industrie, serions-nous arrivés à une espèce de vide symbolique ?
Dans la réalité, un tel vide n'existe jamais, sauf quand il est créé de façon violente à des fins destructrices. Les hommes recréent spontanément des histoires quand apparaît un manque dans la symbolique collective. C'est à cela que nous assistons aujourd'hui : les individus et les groupes se font eux-mêmes leurs propres histoires, là où ils sont, avec les moyens dont ils disposent. C'est une nécessité vitale pour les équilibres personnels et collectifs, face aux désordres croissants, à la complexité, au changement, au sentiment d'impuissance, etc… Ce mouvement a pris aujourd'hui une telle ampleur que les observateurs arrivent à la conclusion suivante : ces histoires que "les gens" construisent et font circuler, amplifiées par les grands médias, sont devenus une alternative aux grands récits antérieurs.
Gérard Demuth , après Michel de Certeau et d'autres auteurs met en évidence la richesse des expériences menées par les citoyens ordinaires, et souligne le décalage qui existe entre le je et le nous : trop peu de cette richesse individuelle, locale, petite, trouve écho au niveau de nos représentations collectives (dont les partis politiques). Le succès de films comme Etre et avoir montre qu'il existe une réelle attente dans ce sens. Une part de nous est niée, et il apparaît de plus en plus qu'il n'est pas suffisant d'avoir de "bonnes pratiques" : il faut aussi en parler, s'autoriser à occuper l'espace symbolique au lieu de le laisser à des forces qui nous échappent, avec le sentiment d'insécurité que cela génère.
*Boris Cyrulnik (analysant l'inceste et la construction du sentiment incestueux) montre qu'on ne peut séparer l'expérience "charnelle" de la relation et le texte, les récits, notamment les grands textes structurants (lois, mythologies, religions, philosophies, etc…). Voir Le sentiment incestueux in De l'inceste, par F. Héritier, Aldo Naouri et Boris Cyrulnik, Eds Odile Jacob, Paris 1994 (p.63 et suivantes).
Extrait de "La boîte à mots" . Tableau: Écho et Narcisse, par John William Waterhouse (1903)
>>Marc Augé: les "grands récits" à l'heure de la personnalisation de la société