Bauman et Touraine ont en commun d'avoir saisi des éléments clés des mouvements actuels de nos sociétés. L'un est plutôt pessimiste et l'autre plutôt optimiste, mais ce n'est pas sur cette différence que je veux attirer l'attention. Je veux parler de leur manière d'écrire, de raconter.
Prenons par exemple ce passage de Touraine (dans Un nouveau paradigme) : "La subjectivation, c'est-à-dire la création du sujet, ne peut jamais être confondue avec la sujétion de l'individu et de la catégorie. Nous ne sommes pas enfermés…" (lire la suite). Je trouve l'idée importante, et même passionnante, mais je me demande qui va lire cela? J'avais une amie musicienne qui lisait des partitions de Mozart dans le métro. C'est un peu la même chose : je pratique depuis longtemps le langage "Sciences Humaines", et donc j'arrive à lire à peu près tout – sauf Bourdieu quand il a opté pour le style lacanien, et Lévi Strauss quand il écrit comme un théoricien des mathématiques pures. Ce texte de Touraine donc me parle, mais je suppose qu'il est plutôt opaque pour le commun des mortels. Le titre de son livre lui-même – Un nouveau paradigme – est certainement juste sur le plan théorique, mais pour qui est-il évocateur?
En revanche, je trouve le titre "Modernité liquide" choisi par Bauman très beau : cela renvoie à la fois à une expérience personnelle, celle de la liquéfaction, et à une analyse largement partagée du monde contemporain. L'image évocatrice facilite l'appropriation créatrice d'un concept.
Voir aussi >"Sociologie et art de raconter, à propos de Richard Sennett"