J'ai eu à réaliser voici quelques années une enquête sur "L'avenir de la ruralité tel
que le voient les jeunes (18-35 ans) du Massif Central". La méthode utilisée consistait à réunir des petits groupes de parole d'une quinzaine de personnes, en partie agriculteurs, en partie non-agriculteurs. Nous demandions à chacun personnellement de donner son point de vue sur l'état actuel de la ruralité, et comment il (elle) se représentait l'avenir. Le lien social a occupé de façon systématique la place centrale dans les propos de ces jeunes ruraux. Dans la totalité des lieux visités, la sociabilité, la qualité des relations apparaissaient à la fois comme la première préoccupation, et aussi comme la réponse première : là où des dynamiques relationnelles fortes existaient (quelque soit leur origine), existaient une confiance dans l'avenir et des réalisations effectives pour s'y préparer. Là où les relations étaient pauvres, éclatées, régnaient la morosité et l'inquiétude voire l'angoisse devant les incertitudes de l'avenir, et les personnes se trouvaient démunies .
Auparavant, j'avais travaillé de longues années en ethnologie appliquée en milieu urbain. J'ai été souvent sollicité sur des questions de violence d'une part, de toxicomanies de l'autre. Dans les deux cas, le problème était de tenter de recréer du lien social là où il était tellement défait que les personnes en devenaient violentes contre les institutions, contre les individus, et contre elles-mêmes. Le coût humain et matériel de ces phénomènes est important, de même que les investissements financiers mis en œuvre pour y répondre, pour recréer du lien social.
J'en suis arrivé à cette conclusion que développement local en milieu urbain et en milieu rural ont en commun une même préoccupation centrale : la préservation du lien social. En "milieu rural profond", la cité n'est pas embrasée par des émeutes, elle s'éteint silencieusement. Et finalement déserts des banlieues et déserts ruraux ont la même odeur de mort.
C'est au regard de ces deux expériences que j'apprécie l'action réalisée par "les Inconnues des Hautes Terres". Elles font tranquillement et discrètement des choses formidables, comme tant d'autres inconnus. Au moment où tant de forces tendent à défaire les relations entre personnes, l'effort pour entretenir activement l'être-ensemble est particulièrement nécessaire. C'est de ce point de vue que le fait que l'Etat ait investi dans cette action de Formation-Développement me semble justifié : cela relève du rôle des institutions publiques pour maintenir la cohésion sociale.
Texte d'après "De l'art de cultiver les projets, dix ans de formation - développement en Auvergne". Illustration extraite de "Le métier d'adulte n'est plus ce qu'il était (le goût de vivre)"