Un des intervisionnaires a simplement dit : "J'essaie de leur transmettre le goût de vivre". J'aurais aimé qu'il aille plus loin mais il n'a pas souhaité en dire plus ce jour là. Pendant deux ou trois mois, il est peu intervenu. Je crois qu'il voulait voir s'il pouvait vraiment parler, si ce que nous faisions n'était pas bidon. 
Dans une autre séance, la discussion a porté sur les conflits avec les jeunes. Il a fait la remarque suivante : "Ceux qui font du bruit, qui nous provoquent, ne se suicident pas." Puis il a raconté l'histoire d'un garçon qu'il avait connu. C'était un garçon réservé, il ne faisait pas beaucoup parler de lui. Quand il a disparu de la circulation cela n'a pas attiré l'attention. Il restait replié sur lui-même dans sa chambre. Un jour il s'est jeté par la fenêtre du onzième étage. Il avait 18 ans. Quelques jours plus tard, pas très loin, un autre jeune se donnait la mort par overdose.
"La mort d'un jeune est un scandale, poursuit-il. A chacun sa part de responsabilité de ne pas avoir réussi à l'accompagner jusqu'à la vie… On a les mêmes responsabilités, et le même travail à faire, la même volonté de faire reculer le dégoût de vivre. Les aider à faire deux pas dans ce sens, c'est ce qu'on a en commun, par delà les vieux schémas. A partir de là, tous les moyens du monde sont possibles! Peu importent les activités et les méthodes. Tout ce qui donne le goût de vivre est bien!"
Une grande émotion s'est emparée de l'assemblée. Ses mots parlent à tous profondément. La passion pour son métier, ce qui est au cœur, touche puissamment les préoccupations de chacun. Après cela, le groupe et chacun de ses membres ne seraient plus les mêmes. Ils repartiraient dans la ville, chacun avec "ses" jeunes, et chacun avec sa propre jeunesse, différents.
Etait-il opportun d'aborder un sujet aussi grave alors qu'il est question de temps libre et de loisirs? Je me suis souvenu d'un de mes maîtres en anthropologie, Louis-Vincent Thomas, qui était un spécialiste mondial de l'anthropologie de la mort. Il avait étudié la mort en Afrique, dans les pays Occidentaux, dans les cultures les plus diverses. Il nous racontait comment les rituels funéraires mettent en scène la perte d'un membre de la communauté pour renforcer la vitalité de l'être-ensemble. C'était un homme tranquille, joyeux, bon vivant . Il nous apprenait la science vieille comme l'humanité qui consiste à ne pas éviter la confrontation avec la souffrance et la mort, au contraire, à les mettre en scène dans des ritualisations. Une manière de mieux apprécier ce qui importe dans l'existence, d'aller à l'essentiel, et aussi d'aborder la vie avec une certaine légèreté, en sachant que demain il sera trop tard pour en apprécier le goût.
En effet, assez curieusement, le fait d'aborder un sujet grave, touchant à la mort de jeunes à peine sortis de l'enfance, a rendu l'atmosphère plus légère, j'irai presque jusqu'à dire plus joyeuse, en ce sens que les intervisionnaires se sentaient plus proches les uns des autres, unis dans une même motivation. Et il en fallait, de la motivation pour aborder la question de fonds qui venait d'être soulevée.
Voilà deux jeunes "sans histoires", et ce silence nous interpelle : leur histoire personnelle n'a pas trouvé à se rattacher à l'Histoire autour d'eux. Rien qui les rattache à la vie. A la façon des jeux de rôle, nous sommes les maîtres de jeux, et c'est à nous adultes qu'il revient de définir le monde dans lequel les jeunes vont être les acteurs : quelle histoire leur racontons-nous, quel environnement humain proposons-nous, quel est ce monde dans lequel nous les accueillons? Ce sera la question centrale de l'intervision.
(Séquence d'une intervision racontée dans Le métier d'adulte n'est plus ce qu'il était. Illustration extraite du même livre. )