Quelle est la particularité de l'écriture de l'anthropologue, par rapport à d'autres écritures proches comme celle du journaliste? Clifford Geertz et Arjun Appadurai parlent "d'épaisseur humaine" : "L'anthropologie est un travail d'archive qui restitue à mes yeux l'épaisseur des événements vécus." Le journaliste Ryszard
Kapuscinski apporte un éclairage complémentaire, rapporté dans un entretien réalisé par Jan Krauze (Le Monde des livres, 19 mai 2006) : Ryszard Kapuscinski "comprend peu à peu qu'il est vain de se contenter de rapporter les événements, qu'il faut essayer de «comprendre». Il en acquiert la conviction définitive à Alger, au moment du coup d'Etat de Boumediène contre Ben Bella, en 1965. Il n'y avait rien à voir, aucun signe tangible dans les rues, rien à décrire, rien à mettre dans une dépêche : «C'est là, à Alger, écrit-il dans son livre, au bout de quelques années de travail comme reporter, que j'ai commencé à comprendre que je faisais fausse route », «qu'il n'est pas possible de comprendre le monde à travers ce qu'il a bien voulu nous montrer au moment de ses convulsions dramatiques », des «tirs et des explosions». Il prendra donc son temps, à écouter, à se promener, à regarder. «Ce qu'il y avait de bien dans les coups d'Etat, c'est que le premier réflexe de leurs auteurs était de couper les communications - à l'époque, le télex. C'était une véritable bénédiction, on pouvait travailler tranquillement...»"
Ryszard Kapuscinski est plutôt critique par rapport au journalisme actuel : "Nos contemporains «ont un énorme chaos dans leur tête». Et «la manie de l'information courte augmente leur désorientation». Sur la presse d'aujourd'hui, le reporter-écrivain a un regard désabusé : «Il y a une grande accélération, mais en même temps un aplatissement, un appauvrissement. Certes, le savoir est impossible à atteindre, mais au moins faut-il essayer : les médias semblent y avoir renoncé. C'est une tendance très dangereuse : l'opinion mondiale ne compte plus, et les gens qui détiennent le pouvoir en profitent pour faire ce qu'ils veulent.»"
Le fait que la réflexion sur "l'épaisseur humaine" dans l'écriture vienne d'un journaliste autant que des anthropologues montre que c'est plus une question de position personnelle que de catégorie professionnelle.