Le développement de l'Islam dans les prisons attire de plus en plus l'attention, comme en témoigne un article paru dans "Le Monde des religions" intitulé "L'Islam première religion dans les prisons françaises". "Miroir grossissant du malaise des banlieues, le phénomène révèle le désarroi d'une jeunesse à la recherche d'un cadre moral, et de plus en plus sourde aux valeurs de la République". Cela m'a rappelé un épisode assez curieux d'une enquête réalisée dans les années 1990.
On m'avait demandé à l'époque d'enquêter d'abord sur les nouvelles toxicomanies, puis sur le "noyau dur" des exclus. J'ai donc rencontré plusieurs dizaines de jeunes se trouvant de façon récurrente et prolongée dans des situations d'exclusion. A travers leurs récits de vie, j'essayais de comprendre quels dispositifs eux-mêmes mettaient en place pour faire face à leur situation d'exclusion, et comment ces dispositifs entraient en relation avec les dispositifs activés par les travailleurs sociaux (éducateurs, animateurs, agents des missions locales, intervenants spécialisés en toxicomanie) ou par les personnels de la justice et de la police. Les jeunes rencontrés plusieurs types de positionnement. Certains avaient recréé autour d'eux un cercle d'amis faisant en quelque sorte fonction de famille ou de tribu, permettant de s'entraider et de survivre : ils trouvaient là reconnaissance, dignité et entraide matérielle. Il y avait ceux qui "bricolaient" au propre et au figuré dans des réseaux de sociabilité de voisinage. D'autres s'engageaient dans des processus d'économie illégale, et bientôt leur parcours passait par la prison. D'autres perdaient pied, entraient dans les toxicomanies, et certains sont décédés pendant l'enquête. Parmi les autres "catégories" plus marginales, il y avait Blandine. Assez rapidement, l'entretien avec elle s'est orienté vers sa croyance et la communauté évangélique à laquelle elle appartenait. Elle raconta comment elle les avait rencontrés :
- A l'âge de 14 ans je suis allée en pension, j'ai été hard rock, puis après New Age, et en dernier j'ai été punk et là une femme de chrétien m'a parlé de Jésus Christ. J'aurai pu tomber dans la drogue ou…
L'entretien interactif se déroulait avec deux autres jeunes, dont Mohamed, français d'origine maghrébine. Mohamed, qui était déjà intervenu auparavant pour titiller Blandine sur la religion, revient à la charge :
- Eh Blandine, tu disais quand t'allais en boîte et tout maintenant t'y vas plus, pourquoi? Il faut bien s'amuser!
- Blandine : Mais je m'amuse…Avec Dieu, on est épanoui, avec Jésus Christ, ce n'est pas parce qu'on sort pas en boite qu'on n'est pas heureuse non, c'est Jésus Christ qui donne vraiment le vrai bonheur : quand on sort de la boite qu'est ce qu'on a de plus, on s'est amusé, on s'est défoulé, mais après qu'est-ce qu'on a, on a rien.
Aux questions abordées, Blandine répond toujours et de plus en plus en invoquant Dieu. Les deux autres jeunes (et moi) sont intrigués et un peu irrités, mais d'une certaine manière la position de Blandine attire le respect. On sent qu'elle a choisi ce type d'engagement-remède assez consciemment, et qu'elle y est active (elle parle de partir dans d'autres pays aider des plus malheureux). Mohamed n'est pas insensible à l'assurance tranquille qui se dégage d'elle :
- Attends, dit-il, toi en vérité, t'as plus de ... je dis franchement, là tu m'as vraiment remonté le moral, attends, t'es la plus sensée, toi au moins tu sais ce que tu veux!
Photo: Couverture du livre L'Islam en prison de Farhad Khosrokhavar, Balland 2004
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