Je parlais dans une autre note du style d'écriture des sociologues. Richard Sennett écrit de toute évidence avec l'intention de procurer au lecteur, en même temps que des connaissances, un certain plaisir. Il a quelque chose de l'artiste, du musicien. La première explication vient du fait qu'il était, à l'origine, un musicien professionnel (tout comme Howard Becker est sociologue et musicien de Jazz). La deuxième explication découle de la première : sa formation initiale n'est pas celle d'un spécialiste des Sciences Humaines, il peut sans doute assez facilement se dégager des formatages susceptibles de limiter la créativité narrative :
"J'étais musicien, violoncelliste... Pendant cinq ou six ans j'ai joué professionnellement du violoncelle et, comme beaucoup de musiciens devenant adultes, j'ai voulu cesser de donner des concerts. Malheureusement, c'était l'époque où la guerre du Vietnam faisait rage, et, pour éviter d'être soldat, je suis devenu étudiant, car, à l'université, on était abrité de la guerre. Je l'ai fait et j'ai toujours un peu mauvaise conscience... mais j'ai sauvé ma peau! Quand j'étais musicien, Hannah Arendt était une fidèle de mes concerts, et, quand j'ai décidé d'arrêter de me produire, elle m'a dit: "Bon, il faudrait faire quelque chose dans la vie... Pour vous la sociologie." J'ai accepté et elle a tout arrangé. Je me suis retrouvé inscrit à Harvard avec un de ses amis, David Riesman - l'auteur en 1955 du célèbre essai intitulé La Foule solitaire, un "classique" -. Et j'ai continué à discuter avec elle, et ce qu'elle a écrit sur la ville était pour moi une sorte de provocation, parce que cela m'apparaissait comme un refus de la modernité et des conditions d'une vie cosmopolite. Je me suis alors demandé: "Qu'est-ce qu'il y a de nouveau dans les villes modernes ?" qui ne se confond pas avec ce modèle idéalisé d'Hannah Arendt, directement hérité de la Grèce antique. Est-ce qu'il y a une autre politique, assez idéale, mais qui n'a pas cet idéal d'une agora et de cette séparation entre le politique et le social?"*
Mais l'écriture n'est pas qu'une question de forme: Sennett introduit la construction narrative comme élément structurant de la personne et de sa relation à la société. Comment une personne peut-elle être l'auteur de ce récit, s'interroge-t-il dans ses recherches? Il parle de la satisfaction que procure l'accès à cette cohérence narrative, et du mal d'être si cette cohérence n'existe pas.
*Extrait d'un entretien avec Thiery Paquot publié en 1994 par l'IUP d'urbanisme de Paris (Université Paris 12).
Voir aussi > "Richard Sennett : le rôle des institutions dans la création des "histoires de vie""
c'est à chaqu fois très sympathique de parcourçr ton blog :)
Rédigé par : MrBark | 24/03/2008 à 13:22