Zinédine Zidane a tout du héros mythologique : parti de rien il surmonte toutes les épreuves et arrive aux sommets. Les innombrables commentaires recueillis ces derniers jours nous donnent beaucoup de détails très fins sur la relation qu’a le quidam ordinaire avec notre héros. Il en ressort généralement deux choses, liées entre elles : d’une part la qualité du jeu, et d’autre part la qualité de l’homme. Une dame interviewée par la radio dans la rue disait par exemple : «Il a autant d’élégance dans son jeu que dans son âme». On l’aime pour ses prouesses techniques et esthétiques de joueur de foot, et on l’aime pour ses accolades avec les joueurs des équipes adverses (rappelant qu’il s’agit bien d’un jeu et que ce sont les hommes qui comptent), on l’aime pour sa modestie et sa réserve. On l’aime encore quand il sort de sa réserve et rappelle par un geste interdit que sa dignité d’homme compte plus que le reste.
Il est à la fois familier et "élevé", tout comme les héros qui peuplent les récits de la mythologie grecque.
On a parlé de conte fée, de légende, d’épopée, etc… : l’ethnologue, dont c’est le métier quotidien de fréquenter la symbolique collective, ne pouvait rester indifférent à toutes ces évocations! A propos des histoires qui se racontent et se raconteront encore longtemps après sur «le grand Zidane», je ferai les commentaires suivants :
1. Les histoires, justement, encore et toujours : les hommes et les femmes consacrent beaucoup de temps et d'énergie à échanger des histoires. Des petites, des grandes, des légères et des graves, depuis la conversation ordinaire jusqu'aux "grands récits" sacrés. C'est sans doute un besoin vital, un "invariant anthropologique". Quelque chose qui nous tient debout et nous tient ensemble, et qui met de la couleur dans le quotidien. Certaines histoires aident à résoudre les problèmes et à traverser les épreuves. D'autres vous plongent dans le brouillard et vous laissent sans voix, sans vie. L’histoire de Zidane fait partie des premières.
2. Ces récits dans leurs diverses formes constituent ce que Jacques Lacarrière appelait «un réseau de mythèmes rusés», porteurs de données psychologiques et socio-anthropologiques subtiles et efficaces. Un exemple entre mille autres : l’histoire croisée de Narcisse et Echo, qui raconte avec finesse deux traits de caractère opposés.
3. Malgré tout ce qui semble contribuer dans nos sociétés modernes à la perte de sens et à la misère symbolique, ces histoires existent toujours et fonctionnent bien ; elles ont la faculté de se manifester dans les lieux les plus divers et les plus inattendus (c’est un des traits les plus étonnants de la vitalité de la symbolique collective). Dans le cas de la Coupe du Monde de foot, elles se construisent et se jouent en direct, là, devant 80.000 spectateurs et quatre milliards de téléspectateurs qui vivent chaque péripétie comme s’ils étaient juste à côté…
4. Ces histoires qui circulent partout de façon souvent imprévisible sont une ressource d’une grande puissance, qui fonctionne négativement dans les «événements voyous» et positivement autour de phénomènes, comme l’histoire de Zidane et de multiples événements ordinaires moins visibles: « les gens » ordinaires s’efforcent de construire eux-mêmes avec les moyens dont ils disposent, de très belles histoires.
Car les hommes ont besoin de communier, de se retrouver ensemble autour d’histoires et d’espoirs qui leur donnent le goût de vivre. Si les autorités en responsabilité de la vie collective ne les accompagnent pas dans ce sens, ne les aident pas à acquérir ce bien essentiel, ils s’en détachent et cherchent ailleurs.
Article publié dans Agoravox
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