La première définition que donne le dictionnaire Larousse du mot bricoler est: "S'occuper chez soi à de petits travaux manuels d'ordre domestique." Mais le mot bricolage est utilisé aussi pour désigner – je cite encore le Larousse – un "travail peu sérieux, grossier ; du rafistolage.".
Quand il s'agit de construire un mur porteur dans ma maison ou de réparer les freins de ma voiture, je ne sais pas vous, mais moi je préfère avoir à faire à un travail de pro plutôt qu'à du "bricolage"!
Alors le bricolage est-il un travail sans qualité? On pourra dire plutôt qu'il s'agit d'une manière de travailler différente, par comparaison au travail du professionnel, ce qui ne lui retire pas forcément sa qualité. C'est un travail que l'on exerce avec des moyens limités – les moyens domestiques, ceux dont on dispose à la maison; ça le différencie d'autres activités qui mobilisent des moyens scientifiques et techniques, de l'organisation, du capital. Il est clair qu'on ne construit pas le viaduc de Millau de la même manière que l'étagère dont on parlait tout à l'heure.
Mais, une petite anecdote, élevée depuis au rang d'une légende, presque d'un "grand récit": dans les années 1970, deux gamins s'amusaient à bricoler dans le garage de la maison familiale du petit matériel électronique. L'un s'appelait Steve et l'autre Stephen. Ils se sont dit "Tiens on va essayer de faire un petit ordinateur que l'on peut poser sur son bureau". A l'époque les ordinateurs étaient des machines grosses et complexes, et on craignait une centralisation excessive des informations. Steve Jobs et Stephen Wozniak ont mis au point une petite machine qu'ils ont appelé Apple, la pomme, et qui est devenue le personnel computer (PC), ordinateur personnel. Pour rappeler que la révolution micro-informatique, qui est une des plus importantes révolutions scientifiques et techniques du 20è siècle, est née entre les doigts malins de deux gamins bricoleurs dans un garage.
L'anthropologue Claude Lévi Strauss, dans un passage célèbre de son livre "La pensée sauvage"[1] réhabilite ce "travail de sauvage" qu'est le bricolage. Il met en balance la pensée scientifique moderne et ce qu'il appelle la pensée mythique qui prédominait chez les populations dites primitives. Il dit en gros: la pensée mythique bricole. Elle prend ce qui lui tombe sous la main et elle se construit au gré des opportunités. C'est bien sûr limité, mais elle fait au mieux avec ce dont elle dispose. La pensée scientifique va beaucoup plus loin, dispose de nombreux matériaux et outils. Mais, dit Lévi Strauss "Ne nous y trompons pas : il ne s'agit pas de deux stades, ou de deux phases de l'évolution du savoir, car les deux démarches sont également valides".
Il n'y a pas contradiction, mais complémentarité entre ces deux niveaux. Il y a du sérieux dans le pas sérieux et vice versa! Sans doute faut-il en rester à cette définition ambivalente. C'est en tous cas vers cela que tendent les dernières études réalisées sur les processus d'innovation et de gestion des connaissances : combiner les protocoles rationnels avec les espaces de libre créativité où les connexions imprévues, l'émotionnel, l'affectif et tout simplement la conversation, ont toute leur place.
Lévi Strauss dit aussi quelque chose de très important, qui rejoint le contexte de personnalisation de la société dans lequel nous sommes aujourd'hui:
"...Mais il y a plus : la poésie du bricolage lui vient aussi, et surtout, de ce qu'il ne se borne pas à accomplir ou exécuter ; il raconte (...) le caractère et la vie de son auteur. Sans jamais remplir son projet, le bricoleur y met toujours quelque chose de soi."
[1] Claude LEVI-STRAUSS La pensée sauvage, Ed Plon, 1962
(Extrait de l'intervention à la Journée d'Etude du 15 juin 2007 Bricoler au quotidien, inventer sa vie organisée par Leroy-Merlin Source)