"Comme une bicyclette doit avancer pour ne pas chuter ou un gyroscope tourner en permanence pour rester sur son axe, il nous faut
sans cesse "progresser". Mais ce progrès induit par la lutte en vue de la survie n'est plus situé au sein d'un projet plus vaste. Il n'est plus intégré dans un grand dessein. Il relève de la seule nécessité - en quoi il n'y a plus de politique de civilisation. Avec la mondialisation de la compétition, l'histoire change donc de sens : au lieu de prétendre, ne fût-ce qu'en principe, s'inspirer d'idéaux transcendants, le progrès, ou le mouvement des sociétés, tend à n'être plus que le résultat mécanique de la libre concurrence entre ses différentes composantes.
L'économie moderne fonctionne comme la sélection naturelle chez Darwin : chaque entreprise doit innover sans cesse pour s'adapter, mais le processus global que cette contrainte absolue produit est définalisé. C'est un "procès sans sujet", dépourvu de toute espèce d'idéal commun : qui serait assez stupide pour s'imaginer être plus libre et plus heureux parce qu'il achèterait le dernier modèle de téléphone ou d'ordinateur ? Personne, et pourtant nous l'achèterons. Tel est le monde que nous habitons désormais."
Luc Ferry Le Monde 13.6.2009