(...ou la culture de l'autorisation, version persane)
"La dernière fois que je l'ai faite — dix ans de ça peut-être — la crue avait emporté le pont sur le Kizil-uzum. Rien à faire pour traverser, mais comme l'eau pouvait baisser d'un jour à l'autre, les bus et les camions continuaient d'arriver de l'est et de l'ouest, et comme les berges étaient ameublies par la pluie, beaucoup s'embourbèrent aux deux têtes du pont. Moi aussi. On s'installa. Les rives étaient déjà couvertes de caravanes et de troupeaux. Puis une tribu de Karachi ' qui descendaient vers le sud établirent leurs petites forges et se mirent à bricoler pour les camionneurs qui ne pouvaient pas, bien sûr, abandonner leur chargement. Les chauffeurs qui travaillaient à leur compte se mirent d'ailleurs bientôt à l'écouler sur place, à le troquer contre les légumes des paysans du voisinage. Au bout d'une semaine, il y avait une ville à chaque tête du pont, des tentes, des milliers de bêtes qui bêlaient, meuglaient, blatéraient, des fumées, de la volaille, des baraques de feuillage et de planches abritant plusieurs
tchâikhane (nomades tziganes, musiciens et forgerons), des familles qui louaient leur place sous la bâche des camions vides, de furieuses parties de jacquet, quelques derviches qui exorcisaient les malades, sans compter les mendiants et les putains qui s'étaient précipités pour profiter de l'aubaine. Un chahut magnifique... et l'herbe qui commençait à verdir. Il ne manquait que la mosquée. La vie, quoi !» Quand l'eau baissa tout se défit comme en songe. Et tout ça, à cause d'un pont qui ne devait pas se rompre, de notre désordre, de pauvres fonctionnaires négligents... ah ! Croyez-moi, reprit-il avec dévotion, on a beau dire ! la Perse est encore le pays du merveilleux. »
Nicolas Bouvier L’usage du monde
(images extraites du site Regard éloigné)