Passionnant entretien avec Howard Becker, réalisé pour la revue en ligne
ethnographiques par Alain Muller, sous ce titre:
Comment parler de la société? Howard Becker fait partie des classiques de la socio-anthropologie. A l'origine, il est pianiste de jazz professionnel – on ne peut s'empêcher de faire le rapprochement avec
Sennett qui fut violoncelliste professionnel, et noter les multiples interconnexions qui existent entre la musique et l'art de raconter la vie sociale. On se rappellera par exemple les liens que fait Lévi-Strauss entre
récits mythologiques et symphonie et les innombrables connexions avec les récits portés par la musique (
Chanson et société).
C'est grâce à son métier de musicien qu'il put financer ses études, et ensuite il a continué à pratiquer son art, de même que la photo qui le passionne.
Howard Becker s'est fait connaître par ses travaux sur la déviance: dans
Outsiders, il s'appuie sur les références de l'interactionnisme symbolique développé par l'école de Chicago, et sa propre observation participante pour étudier le monde des musiciens de jazz, et produit des notions telles que la "carrière morale". Ses autres travaux portent sur
Les mondes de l'art et plus récemment sur le métier de chercheur en sciences sociales (
Les ficelles du métier, et ses deux derniers livres sur l'écriture.
Dans l'entretien il est question des derniers ouvrages de Becker, :
Comment parler de la société (2009 en français) et
Ecrire les sciences sociales (2004 en français). En quelque sorte une interpellation sur le thème: en cette période de "crise", où tout le monde s'interroge sur ce qui fait corps et sens dans nos sociétés, que font les sciences sociales? Que racontent-elles, à qui s'adressent-elles? En quoi les milliers d'études, les centaines de milliers de pages publiées chaque année aident à s'y retrouver, à dénouer les nœuds de la complexité contemporaine?
La première réponse de Becker est de dire qu'il y a là une grande richesse, qui mériterait d'être mieux valorisée;
Écrire les sciences sociales est une sorte de guide pratique à considérer comme une invitation pour les jeunes chercheurs à s’engager tranquillement dans l’écriture de tout ce qu’ils connaissent de leur terrain:
"Ce qu’ils connaissent de leur propre recherche, personne ne peut leur enlever. Tout le monde peut lire des livres, de la théorie, mais personne ne connaît mieux qu’eux ce qu’ils ont appris de leur terrain."Becker raconte ensuite une expérience de "performance en sciences sociales" que Becker demandait à ses étudiants:
"Durant le cours, au lieu de discuter de théories, nous parlions des différentes performances : ce que les étudiants avaient fait, comment ils avaient opéré leurs choix. Une des premières questions qui revenait régulièrement était « est-ce que tout ça est vrai? » C’était une véritable préoccupation, car chacun se rendait compte que si ces performances relataient des faits réels, elles auraient une autre portée, un effet différent, que si elles étaient fictives."De là s'ensuit un travail très fin sur la relation entre le vécu et la distanciation dans le travail de production de connaissance sur l'humain.
Becker invite à s'interroger sur le type de travail d'écriture qui est demandé aux étudiants, s'adressant essentiellement à des spécialistes, et destiné à ne plus jamais être utilisé par la suite, sauf dans des revues scientifiques destinées aux mêmes spécialistes.
"Le remède, efficace pour chaque aspect du travail en sciences sociales, c’est de ne pas passer tout son temps avec ces gens. Il me semble évident que si l’on vit dans un monde dans lequel tous les gens que l’on côtoie font le même type de travail qui s’adresse aux mêmes personnes, on sera d’accord sur presque tout. Ça n’est pas profitable pour les sciences sociales, c’est même plutôt néfaste. Au contraire, plus on passe du temps avec des gens qui font un autre type de travail, des réalisateurs, des acteurs, des mathématiciens, des biologistes, des spécialistes des volcans, mieux c’est, car cela ouvre l’esprit, cela nous amène à voir d’autres manières de penser et de faire."Le concept de "communauté interprétative" que développe Becker pose de nombreuses autres questions, dont celle-ci: les acteurs non spécialistes (par exemple les photographes) font de la "recherche" sur la vie en société, et produisent des analyses et des récits à ce sujet, mis en circulation et amplifiés par les média: comment le spécialiste en sciences sociales se replace-t-il dans ce nouveau contexte?
>> Voir aussi Burawoy: les sociologues sont-ils lisibles?