L'approche narrative est complémentaire des autres approches (psychologique, socio-anthropologique, biomédicale...). Du silence à la parole, elle permet de mettre en perspective ce qui se joue entre les personnes impliquées et dans leurs intériorités, et d'en tirer des implications pratiques. Catherine Sellenet introduit son excellent livre "Souffrances dans l'adoption" ainsi:
Il suffit de lire les mythes anciens, comme ceux d'Œdipe, le récit biblique de la vie de Moïse, ou des textes plus modernes sur l'histoire des enfants abandonnés puis adoptés, pour constater tout de suite que ces enfants sont toujours prioritairement situés du côté de la résilience. L'enfant abandonné, enfant fardeau, enfant voué à la mort puis sauvé in extremis par des parents adoptifs, est tenu de' développer une extraordinaire capacité à vaincre l'adversité. «On ne peut lutter contre une perte aussi catastrophique qu'en s'installant dans un formidable complexe de supériorité», notait Jacques Lévine (1996). Ce constat est sans doute vrai pour une partie des enfants, mais l'enfant adopté peut aussi développer un complexe majeur d'infériorité, ce dont rendra compte ce livre. La vision de Jacques Lévine est, il est vrai, plus conforme à La mythologie. Œdipe illustre parfaitement cette thèse. En étant Le plus fort en tout, en n'hésitant pas à entrer dans La ville de Cadmos pour la libérer du tribut qu'elle payait alors au Sphinx, en bravant tous les dangers et en étant victorieux, Œdipe se targue d'être supérieur au devin. Face à la perte, L'enfant abandonné est celui qui résiste et qui développe une riposte gagnante. Rémus et Romulus, fils de Rhéa Silvia et du dieu Mars, ont un sort comparable. Livrés au Tibre, alors en crue, les jumeaux sont voués à une mort certaine, mais le berceau échappe miraculeusement au naufrage, les enfants sont sauvés et allaités par une louve, puis recueillis par un berger nommé Faustulus. Devenus grands, ils se firent reconnaître de leur grand-père Numitor qu'ils aidèrent à retrouver son trône. Rémus et Romulus sont donc à la fois ceux par qui le malheur arrive et les sauveurs de la communauté. Quittons la mythologie pour Les contes de nos grands-mères. Les vilains petits canards (Cyrulnik, 2001) transformés en cygnes y abondent et Le Petit Poucet de Perrault en est une belle illustration. Abandonné dans la forêt, enfant malingre et chétif, ce souffre-douleur de la maison assurera, par son intelligence, la survie de ses six frères, et bon prince «chargé de toutes les richesses de l'ogre s'en reviendra au logis de son père où il sera reçu avec bien de la joie. »
Toutes ces histoires et bien d'autres encore, accréditent l'idée que la victoire est possible, que chacun peut triompher d'un destin tragique, d'un abandon terrible. Ce sentiment est tellement ancré dans notre mémoire collective que nul ne doute de la force de l'enfant abandonné à rebondir, à orienter différemment le cours de son histoire. De l'enfant abandonné puis adopté, on souligne souvent la force de vie et un devenir qui échappe soit à une mort annoncée, soit à une précarité absolue. L'enfant adopté est celui qui surprend par son intégration souvent fulgurante, par ses capacités à intégrer au plus vite une nouvelle langue, il force l'admiration et en même temps nous rassure sur notre propre sort. Grâce à l'enfant adopté qui résiste à l'abandon, la dépendance se fait plus légère, le chagrin plus supportable, l'espoir pour tous est permis qu'adviennent des jours meilleurs. L'enfant adopté illustre la revanche du plus
faible, du plus démuni d'entre nous sur le destin.
... À chaque fois, le scénario est le même, l'enfant abandonné, grâce à une main secourable, retrouve le cours de sa vie et évolue favorablement. L'adoption, quelle que soit la forme prise, permet à l'enfant de rebondir. L'adoption est le plus souvent humaine, mais elle est parfois animale comme dans le conte de Mowgli et dans bon nombre de livres destinés aux enfants. Dans ce cas, l'enfant abandonné développe un mélange de compétences acquises dans la communauté animale et dans la communauté humaine, comme si deux enfants coexistaient en un seul. Ce qui est certain, c'est qu'en dépit des aléas, l'enfant abandonné puis adopté, franchit victorieusement ce cap difficile. IL lui faut cependant pour advenir L'apport d'une main secourable. Lorsque celle-ci fait défaut, le tableau brossé est pessimiste...
Extrait de Souffrances dans l'abondon, pistes pour accompagner les adoptés et les adoptants, éd De Boeck.