Parmi les différentes raisons qui expliquent le développement d'un pôle d'aviculture dans l'Allier, il en est une qui est moins directement
visible. Le lecteur, entendant les personnes rencontrées dans les pages qui précèdent, l'aura sûrement remarqué : tous ces gens se connaissent.
Quand je dis connaître, ce n'est pas simplement la relation de travail, les années, les décennies passées à sillonner la région, à résoudre ensemble les mille problèmes quotidiens et les questions plus lourdes : faire face aux évolutions du marché, assurer sur le plan financier, … C'est un peu plus que la convivialité professionnelle ordinaire : ils sont des collègues, comme on dit de gens du même village, qui se côtoient depuis des générations. Ils sont du même pays, ils parlent, pour les plus anciens, le même patois bourbonnais.
Ce n'est pas encore tout. Ils sont unis par des liens de parenté; l'entreprise est une affaire de famille de la même manière que la communauté des fermes d'antan.
Combien de fois ai-je entendu, dans les entretiens :
Tout cela se passait dans une ambiance familiale. Les deux familles, celle de mon père et celle de mon oncle (David et Pérot) travaillaient ensemble. On avait quatre ou cinq employés du pays pour le travail… Dans l’entreprise, il y avait la famille et les employés ; tous ces gens mangeaient à la même table. Au marché, on cassait la croûte ensemble avec les collègues. (Mme Simonet de la famille David et Pérot – Allier Volaille).
On était souvent dix à table, avec le personnel, qui partageait la même salle d’eau. (Titi Voisin, éleveur)
… Dans chacune des autres entreprises, on a forcément un parent, ou au moins quelque cousin lointain. Josèphe Thivat (veuve de Pierre Thivat, un des pères de l'aviculture bourbonnaise), nous a raconté dans les parties précédentes sa vie autour de la production volaillère (ses trois enfants, on l'a vu, ont tous aussi travaillé ou travaillent dans l'entreprise); nous retrouvons dans ses propos, comme dans ceux des autres témoins, les entrelacs des relations familiales (...).
Du passé, les anciens gardent une certaine nostalgie : avant les choses étaient moins séparées. On vivait dans un univers complet, où l'on était en relation directe avec tout le monde. J'ai déjà raconté combien Marie-Thérèse Simonet tenait à rester dans la relation directe, "ce que l’on peut voir"…
La modernisation cependant n'a pas effacé cette culture, quelque chose a traversé le temps et est encore bien présent. Le résultat est étonnant : on se trouve devant une intelligence collective fondée sur une culture commune forte, ancrée dans le terroir et les générations. L'ensemble fait corps .
Au fil des ans s'est mise en place une répartition des marchés et du travail, sans que jamais il n'y ai eu de décision collective et encore moins de planification.
Jean Pierre Thivat : Tout le monde avait trouvé sa place, sans qu’elle ait un nom.
Le "réseau" est régit par une éthique commune et des règles, mais jamais rien n'a été écrit, ni même dit explicitement.
Georges Saulnier : L’aviculture de cette époque, c’était pour ainsi dire un groupe d’amis ; des gens qui s’appréciaient et qui s’estimaient même s’ils étaient en concurrence. Ils avaient besoin les uns des autres et travaillaient en réseau. Il y a eu des moments presque émouvants quand, par exemple il fallait arranger le compte d’un client en difficulté ou soutenir un partenaire qui avait des problèmes …Cela se passait dans un climat de confiance réciproque.
Louis Thivat : Le modèle avicole bourbonnais, c'est une histoire d'hommes; pas des gens qui partaient en vacances ensemble, mais qui aimaient à faire du business, et en créer ensemble. Des rapports indépendants et équilibrés. Il n'y a jamais eu prise d'action de l'un chez l'autre. D'autres fabricants ont cherché à intégrer la filière, ça a été un échec. Ici on a partagé les moyens financiers, et on est restés sur cette ligne. Quand nous sommes en réunion avec Leutrat ou un autre, on a l'impression d'être entre amis.
Les économistes ont une définition pour cela : ça s'appelle un Système Productif Local (SPL). Vous avez peut-être entendu son équivalent anglo-saxon, plus connu : cluster[1]. Le mot est très en vogue en ce moment. On s'est rendu compte que les entreprises et les territoires les plus capables de répondre aux défis contemporains sont ceux qui ont su se regrouper dans une dynamique commune. Tous possèdent cette ressource que nous avons vue en pays bourbonnais : une culture commune, discrète ou affichée, mais toujours soigneusement entretenue – la coopération est une composante de base dans ce modèle de développement.
Peut-être faudrait-il rajouter en ce qui concerne le (petit) cluster bourbonnais une autre dimension, présente aussi dans d'autres Systèmes Productifs Locaux : la proximité de la nature et de la vie rurale. Les formes d'organisation ont gardé quelques-unes des anciennes relations propres à la tradition rurale, et des processus de régulation assez proches de ceux qui équilibrent les écosystèmes naturels.
[1] Cluster = un bouquet (d'arbres ou de fleurs), un groupe d'étoiles, une grappe (raisins, par exemple), un ensemble groupé d'îles.
>> Voir aussi Mendras sur les systèmes locaux de production
Extrait de "Le tablier bleu, une histoire de l'aviculture bourbonnaise"