"Le comptoir d'un café est le parlement du peuple"
Honoré de Balzac
"Le chez-soi de l'ouvrier, c'est au moins autant le cabaret que la maison. On y trouve déjà la chaleur du poêle, ce qui est loin d'être négligeable dans notre région où la rue ne peut être le lieu de rencontre qu'elle est dans le Midi.
On y trouve la chaleur d'un lieu où l'on a ses habitudes, voir une « place » réservée pour soi et ses objets :
« Chacun prend sa pipe au râtelier, la bourre à la flamande et la plonge dans la chaufferette », raconte Nadaud.
Ici, on existe : on connaît tout le monde et on est connu de tous, on peut parler et être écouté, écouter les autres : c'est la chaleur humaine du petit groupe de connaissances, animée par le cabare-tier, qui sait parler à celui qui broie du noir, faire rire celui qui plie sous le poids de la misère morale et matérielle. « Ici on rit et on se divertit » tel est le principal argument des estaminets dans leur publicité chantée (d'assez nombreuses chansons ont pour but la réclame pour tel estaminet).
Comme le carnaval, le cabaret est le moment où l'on oublie :
« Loin de nous, chassons le chagrin,
Et les soucis de la semaine,
Et comme joyeux boute-en-train,
Buvons, chantons à perdre haleine ».
L'alcool aide bien sûr à publier, aide à trouver la chaleur des relations déliées de toute contrainte, qui conduit à communier dans la chanson. (L'alcoolisme prend à l'image de la grande in¬dustrie des proportions gigantesques : la consommation de bière, « boisson nationale » de Roubaix, est de 200 litres par habitant et par an en 1875 et de 300 litres en 1913 !). Le cabaret, pour cette raison, est présenté comme un lieu de débauche par la bourgeoisie bien pensante et philanthropique. Mais les autorités locales savent que les mesures d'interdiction ne seraient en rien une solution et demandent d'ailleurs au préfet d'éviter d'y recourir, signalant que les établissements de Roubaix ne posent pas de gros problèmes.
Le cabaret dérange pour d'autres raisons. Il est le centre vital de la communauté, vital en ce sens qu'il est l'endroit privilégié où la communauté se retrouve et vit comme elle l'entend, en dehors des contraintes du travail. Lieu de rencontre et d'échange des idées, en particulier on le verra, des idées socialistes."
Extrait de "Chanter pour survivre"