Après le déclin de la chanson populaire de l'époque des sociétés et du carnaval, il ne faudrait pas cependant conclure trop hâtivement à une disparition de la chanson et tomber dans une nostalgie d'un âge d'or perdu. Peut-on d'ailleurs citer une seule société, une seule culture dans laquelle on ne chante pas? J'ai lu quantité d'études ethnographiques, visité pas mal de pays et de régions, jamais je n'ai eu connaissance de groupes humains dans lesquels la chanson d'une manière ou d'une autre n'était pas présente, et plus, ne jouait pas un rôle important dans la vie collective. Je ne veux pas dire par là que la chanson est forcément porteuse d'humanisme. Elle peut, comme toute forme de parole, servir à dominer voire à détruire (Voir "Une remarque de Bruno Bettelheim"). Je veux dire qu'elle fait partie des métabolismes du corps social, comme une sorte de respiration. Une des fonctions de la chanson, parmi d'autres, est de mettre en circulation, de faciliter l'échange sur les questions existentielles, formuler et traiter. Cette fonction prend une importance toute particulière dans les périodes de grandes mutations des systèmes de valeur : par exemple, à l'origine de la Bible — la Bible est d'ailleurs remplie de poèmes et de textes de chansons. De même, à l'origine de la mythologie grecque, on retrouve les chants des aèdes.