La chanson est le produit de la vie de la communauté ouvrière, et elle agit en retour pour en assurer la cohésion, en véhiculer les valeurs. Elle est un constituant basique de ses métabolismes. C'est pour cette raison qu'elle est va devenir un lieu de pouvoir. Notamment, elle contribue activement à l'accession du Parti Ouvrier Français à la tête de la Mairie en 1892 et l'élection de Jules Guesdes comme député de Roubaix l'année suivante.
En effet la rencontre entre les conceptions de la communauté ouvrière et les conceptions du Parti Ouvrier Français prend toute sa force parce que le P.O.F est présent dans les réseaux intimes de la communauté ouvrière locale. Il n'a pas un local à part : ses lieux de réunions sont des cabarets. En plus d'être le principal animateur de la Chambre Syndicale Ouvrière du Textile, il crée des coopératives, dirige des fanfares, des sociétés, il a ses chars dans le carnaval : il est là où sont les ouvriers et ses moteurs sont des chansonniers, des cabaretiers : en 1895, sur 36 conseillers municipaux à la mairie socialiste, 22 sont cabaretiers.
Puis assez rapidement, c'est le reflux : les quelques réalisations de la municipalité socialiste comme les cantines scolaires ont enthousiasmé les ouvriers, les chansons de cette époque en témoignent, mais bien vite elles se sont avérées limitées. Le rêve de changement social incarné par le P.O.F s'écroule face aux dures réalités, la politique se re¬tire peu à peu des chansons, l'oubli dans le divertissement réoccupe tout le terrain. Les ouvriers s'abstiennent ou votent pour les "modérés" et l'industriel Motte. Mais la rupture a eu lieu, et le visage de la vie politique est profondément transformé à l'entrée dans le 20ème siècle.