La petite dame assise en face de moi parle de cette époque lointaine avec une voix fluette et un beau sourire. Elle aura bientôt cent ans au moment de notre rencontre, ce qui veut dire qu'elle est née en 1879 ; elle conserve des souvenirs très précis de la vie à Roubaix jusque vers 1850, transmis par sa mère. Une vie entière passée à l'usine, de mère en fille.
Elle parle de la chaleur et de l'humidité dans les salles des filatures, du bruit… mais ce n'est pas cette mémoire du travail qui lui revient le plus aisément. Sans que je lui pose la question, elle commence bientôt à raconter les sociétés, le carnaval, et bientôt lui reviennent… quelques airs de chanson. Son visage s'éclaire, son sourire devient radieux. Le ton de l'entretien devient enjoué, et je suis stupéfait de découvrir que la mémoire que la vieille dame conserve de la révolution industrielle est joyeuse ! Les larmes lui viennent quand elle me parle de sa mère qui s'abîmait les yeux en travaillant à la lumière du quinquet, et du feu dans les tissus qui incendia tout l'atelier dans les années 1850. Les journées de travail étaient alors de 14 heures, les accidents de travail, la misère le soir à la maison, la lessive dans le peu de temps de repos, la fin de vie dans la misère! Rappelons également que les enfants étaient au travail à l'âge de 5-6 ans (ce n'est qu'à la fin du 19ème siècle que la loi interdira le travail avant 11-13 ans). Comment pouvait-on garder de cette époque un souvenir heureux? La raison de ce mystère, je la découvre à mesure qu'elle me raconte la vie de la communauté ouvrière, ce monde d'hier où l'on chantait, malgré tout.
Car on chantait à Roubaix. Des années 1900, la mémoire collective conserve l'image de la capitale de la laine à son apogée industrielle. La ville alors était hérissée de hautes cheminées crachant des nuages de suie. De la rue le passant entendait les bruits des fabriques - vacarme des rouages, grondement des chaudières, claquement des navettes. Gros bourg de 8000 habitants en 1800, Roubaix en comptait 140 000 en 1900 ; on l'appelait "la ville américaine" en comparaison avec les villes-champignon du nouveau continent jaillissant à mesure que déferlait la révolution industrielle. 50000 ouvriers travaillent dans les châteaux de l'industrie , pour une bonne part issus des campagnes voisines (françaises ou belges) dont ils ont fuit la misère.
…Et l'on chantait à Roubaix, en tous lieux et en toutes occasions!
Extrait de Chanter pour survivre