Parents, enseignants, sociologues, nous estimons avoir un rôle à jouer dans la
transmission des pensées et des sentiments. Et voilà que dans ce domaine, qui relève de notre compétence et de notre juridiction, vient s'immiscer un intrus, comme un drôle de courant d'air : la chanson. Il nous faut prendre position : sortir nos armes et fusiller le courant d'air, fermer portes et fenêtre pour ne pas attraper froid, ou bien laisser notre petit monde s'aérer ?
A l'origine de nos humanités, et dans des situations de grandes mutations analogues à celle que nous vivons, il y avait ce vecteur de communication à la fois fluide et solidement constructeur qu'est la chanson : les vers chantés des aèdes grecs furent les fondations des grandes mythologies, tout comme la Bible foisonne de chants anciens.
La place importante occupée de fait, aujourd'hui, par la chanson dans notre système de communication tient précisément à la situation de mutation, de transition dans laquelle nous sommes.
Dans une telle situation de transformation, de mouvement, ce sont tout naturellement des vecteurs souples, fluides, capables de s'adapter rapidement aux fluctuations des modes de vie et des mentalités qui prennent de l'importance : la chanson, mais aussi le cinéma, le roman, la bande dessinée, etc.
La plupart de ceux qui s'intéressent à l'élaboration et la transmission des connaissances sont amenés, par de multiples incitations, à concevoir de nouveaux modèles. Je pense par exemple à ces structures de type « cercle de qualité », qui se multiplient dans l'industrie, où la circulation des connaissances ne se fait plus seulement de haut en bas, mais aussi horizontalement, pour prendre en compte les savoirs très riches que possèdent ceux qui interviennent dans la production. Dans le domaine de l'enseignement, un certain nombre d'avancées sont faites pour sortir du schéma de l'éducation vue comme un vide à remplir...
Cette évolution n'épargne pas les sciences humaines. Les brillantes constructions théoriques ne fascinent plus personne ; on nous demande de participer, avec les compétences qui sont les nôtres, aux mouvements de la connaissance - participer :
être avec, et non plus au-dessus,
Et si cette antique institution qu'est la chanson avait quelque chose à nous apprendre sur la manière dont s'élaborent et circulent les connaissances, les savoir-vivre ?
LM (Extrait d'un article paru dans la revue Vibrations - musiques, médias, sociétés en septembre 1988)
Autres notes sur la chanson: >> Chanter pour survivre / >> Bob Dylan au Zénith d'Auvergne />> De l'intérieur vers l'extérieur... / >>"Like a rolling stone"… de l'errance à la co-errance / >>Une épopée de notre époque