Témoignages anthropo-logiques

Mettre en récit l'expérience vécue pour mieux la partager.

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  • Frédéric Clément carnet-clement

Lucile et l'engagement de l'ethnologue

J'ai rencontré une jeune fille qui s'appelait Lucile. Lucile avait une mèche Mort_lucile_2_3blonde qu'elle relevait sans cesse d'un geste de la main ou d'un coup de tête. Elle habitait un des quartiers où la Boîte à Mots intervient. C'était il y a quelques années, la Boîte à Mots n'existait pas encore, et de toute façon, Lucile n'avait plus l'âge d'écrire des lettres à l'école. Il y avait alors deux millions de chômeurs et je faisais une enquête sur l'entrée des jeunes dans le monde du travail. C'est à cette occasion que j'ai rencontré Lucile. Elle essayait de toutes ses forces de trouver sa place. Tout dans son histoire s'y opposait. Lucile est morte un mois plus tard, trichlo, coma. Elle a décroché sans un bruit et le trou noir s'est refermé. Elle était là, juste à côté. Mais pour elle tout ce qui nous rattache au monde habituellement s'est embrouillé puis disloqué : la famille, le travail, les amis.
Je n'accepte pas cette fatalité pas plus que le silence qui l'entoure. Elle est le signe d'un échec, d'une profonde lacune de nos sociétés, d'une véritable impuissance de notre part à nous, adultes. Je ne veux pas me laisser aller à cette démission, à cette non-implication où personne n'est responsable, c'est-à-dire où tout le monde est irresponsable. C'est pour cette raison que je suis ethnologue, et que la Boîte à Mots m'est chère.
Dans mon activité je suis amené à rencontrer toutes sortes de personnes et de lieux. Certains lieux sont moroses, chaotiques voire mortifères. D'autres sont vivants et générateurs de vie. Ils nous alimentent en sens et nourrissent la convivialité ; ils sont significatifs de l'art d'entretenir la vie en société aujourd'hui, et des pratiques d'autorisation dont on voit le mouvement prendre forme. Dans un environnement éclaté, complexe, en mouvement incessant, chacun est confronté à la difficile liberté de construire son chemin. C'est de cela que nous parle la Boîte à Mots : comment on peut s'autoriser à refaire le monde autour de soi ? Et comment ça s'apprend, l'autorisation ?
Ici, les bons sentiments et les bonnes pratiques ne sont pas suffisants. Pour s'y retrouver, il faut prendre du recul, analyser les dynamiques qui sont à l'œuvre, sortir du pragmatisme et de l'urgence, et mettre en valeur ce qui mérite de l'être : agir n'est pas suffisant, encore faut-il que les actions aient une reconnaissance dans la symbolique collective.

Extrait de La boîte à mots. Dessin d'Edith Henry

15 mars 2007 dans La Boîte à Mots, Le métier d'ethnologue | Lien permanent

Un atelier d'écriture entre adultes et enfants

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           La Boîte à Mots,

ateliers d'écriture épistolaire entre enfants et adultes,

Préface de Marie Desplechin

Illustrations d'Edith Henri

L'Harmattan 2003

13 janvier 2007 dans La Boîte à Mots | Lien permanent | Commentaires (0)

Le geste de s'autoriser

Le phénomène "Culture de l'autorisation" n'est pas à proprement parler nouveau. Il y a toujours eu un fonds humaniste largement partagé, vécu au quotidien dans quantité de petits actes sans autre ambition que de rendre le monde meilleur autour de soi. Jusqu'ici, à travers tous les aléas et toutes les violences de l'histoire, ce fonds l'a toujours emporté (sinon nous ne serions pas là pour en parler). On sait également que ce fonds humaniste a un puissant rôle de régulation durant les périodes de mutations. Les pratiques d'autorisation prennent un sens nouveau dans le contexte contemporainAuteure Boîte à mots70 face aux processus d'auto-blocage et de déstructuration auxquels on assiste aujourd'hui. On arrive au moment où la fragmentation et l'individualisation deviennent génératrices de désordre et d'insécurité, et où les personnes réagissent en s'impliquant fortement dans ce qui permet de rétablir les équilibres. Ce mouvement, amplifié avec les moyens gigantesques des médias modernes , donne une force nouvelle à la "société civile". L'acte de s'autoriser à créer autour de soi de la société n'est pas une nouvelle philosophie, pas une institution, pas une technique ni une méthode… (ce qui ne veut pas dire que la Boîte à Mots n'est pas structurée et organisée, au contraire !). C'est autre chose, un hybride entre la convivialité spontanée, l'intimité  personnelle et interpersonnelle et les nouvelles possibilités qu'ouvrent les techniques et les organisations contemporaines.

Ce que je veux mettre en valeur ici : l'autorisation comme le geste par lequel je trouve en moi la force et la beauté d'aller vers l'autre pour entretenir les équilibres de la société.  De la même manière que l'on tisse pour se protéger des contraintes climatiques, on peut s'autoriser à nouer des liens avec le reste du monde. Un art très ancien, aujourd'hui plus que jamais de première nécessité…

Extrait de Laurent Marty "La boîte à mots"  Illustration d'Ediht Henry extraite du livre

>> Voir aussi : Inscrire son histoire personnelle dans l'Histoire avec un grand H...

13 octobre 2006 dans La Boîte à Mots | Lien permanent

Les lieux de la culture de l'autorisation, ici et ailleurs

Quels sont ces lieux où l'on s'autorise à créer du lien et du sens ? Ce n'est pas difficile : prenez cinq minutes et passez en revue vos territoires de vie habituels. Ne rencontrez-vous pas de ces personnes qui là où elles se trouvent, sont des créatrices de société ? Ce peut être l'école de vos enfants , dans la vie de famille, au bureau ou à l'atelier , dans une activité de loisir , dans l'exercice d'un mandat d'élu  ou d'une fonction d'animateur, au sein d'un groupe d'amis…

Les pratiques d'autorisation existent ici, dans nos sociétés à haut niveau de vie, mais aussi dans les autres régions en beaucoup plus grande difficulté. On est frappé en voyageant dans ces pays où le niveau de vie dérive dangereusement autour du minimum vital, par la quantité d'initiatives, de bricolages, de systèmes de relations qui sont mis en place pour vivre malgré tout. Dans le film Central do Brasil, la détresse extrême fait se rencontrer deux êtres humains. Le choix de partir à la recherche du père disparu est l'étincelle qui fait renaître l'humanité là où tout espoir semblait avoir disparu. L'écrivain et psychnalyste argentin Miguel Benasayag écrit à propos des crises que connaissent les pays d'Amérique du Sud : "Les gens s'accrochent à ce qu'ils peuvent" et inventent "de nouvelles formes de sociabilité". Cela ne se présente pas comme un projet global, "ce qui ne fonctionne plus, c'est l'idée même qu'il faut en passer par un modèle global". "On parle d'engagement existentiel, même si cela peut paraître un peu pompeux" (1).

Anna Muylaert, réalisatrice brésilienne exprime cela de la manière suivante :

Superman doit lutter pour être reconnu. C'est très humain. On va Muylaert_annaau cinéma pour voir des gens comme nous, avec nos faiblesses. J'aimerais pouvoir ne rien faire, que tout soit facile comme au paradis. Mais nous devons nous battre, comme des héros. Les héros ne sortent pas de chez eux parce qu'ils ont envie, mais parce qu'ils sont forcés. Autrement nous serions toujours dans le ventre de nos mères . (2)

(1) Entretien avec Miguel Benassayag Libération 6.8.2002

(2) Entretien sur Arte (Métropolis) le 15.3.03.

Extrait de "La boîte à mots"

11 octobre 2006 dans La Boîte à Mots | Lien permanent

Dialogue épistolaire, media confidentiel

                              C’est une boîte aux lettres, mais un peu différente des boîtes aux lettres habituelles. D'abord parce qu'elle est disposée nettement plus bas que les boîtes jaunes de nos coins de rue : elle est à la hauteur du petit monde des enfants. Ensuite, parce qu'elle sert dans les deux sens : à la fois à expédier des lettres, et à la fois à en recevoir. Enfin parce qu'elle est peinte de dessins de toutes les couleurs.E26

Les enfants, par petits groupes de cinq ou six, écrivent ce qu'ils veulent et comme ils veulent, aidés par les facteurs. Ce peut être des questions, une histoire, quelques mots ou un petit dessin.
Ils déposent leur lettre dans la boîte. Le facteur emporte la boîte avec les lettres. Les lettres sont distribuées aux adultes qui font partie du groupe des répondants.
Chaque adulte répond aux lettres qu'il a reçues. Les réponses sont lues et discutées lors de la réunion mensuelle du groupe des répondants. Enfin, après éventuelle correction ou réécriture, les lettres de réponses sont acheminées par le "facteur"  vers les enfants.

Voilà, maintenant vous connaissez le voyage des lettres autour de la Boîte à Mots. Des enfants écrivent et des adultes répondent : la Boîte à Mots est le media confidentiel de ce dialogue épistolaire.

Illustration d'Edith Henri

Extrait de "La boîte à mots"

26 novembre 2005 dans La Boîte à Mots | Lien permanent

Engagement, plaisir, et responsabilité collective

Sans_titre_6__1 La Boîte à Mots a réussi le délicat mariage entre plaisir et engagement, renouant avec la tradition des chansons et carnavals (1) et autres banquets républicains. 
On avait cru que les "générations-plaisir" de l'après-guerre avaient perdu tout esprit civique. Elles ont simplement opté pour l'engagement "autorisation", et laissé sur le côté l'engagement vécu comme la négation de soi, où l'on n'hésite pas à se sacrifier et à sacrifier les autres "pour le bien de la cause"(2) .
Plaisir d'écrire, plaisir de dialoguer avec les enfants, plaisir de se retrouver dans les réunions de répondants . Ce lieu aide à nous entendre. La Boîte à Mots répond au besoin bien contemporain de retrouver "le goût des autres" (3).
Se retrouver ne veut pas dire adhérer. Comment se passe l'entrée en Boîte à Mots ?  Le "candidat-répondant" est invité à un déjeuner rencontre avec l'équipe animatrice, qui lui explique l'esprit et le fonctionnement de la Boîte à Mots. Pas de contrat signé, mais un engagement implicite à être présent de façon régulière, à s'impliquer dans la Boîte à Mots. Cet engagement est pratiquement toujours respecté. Le jour où le répondant estime ne plus être en mesure de le tenir, il le signale et s'en explique. Ce n'est pas un règlement qui lui impose cela, mais plutôt une règle tacite de bonne conduite et de respect des équilibres du groupe.
Participer à la Boîte à Mots n'est pas une adhésion, c'est une construction partagée, c'est l'exercice de la responsabilité collective. Je me permets d'attirer votre attention sur chacun de ces deux mots. Responsabilité : ici, il y a réponse, alors qu'en tant d'autres lieux on n'est pas même écouté - on se contente au mieux d'écouter et de regarder. Collective : il y a l'idée de ne pas faire seul, de ne pas assumer la responsabilité seul.

[1] Voir Chanter pour survivre

[2] Cf la nouvelle de Soljenistine in La maison de Matriona

[3] Dans le film de Jaoui et Bacri. Lassés d'être seuls et perdants à ruminer leur mal de vivre, les héros regardent autour d'eux, et redécouvrent la saveur infinie et délicate du goût des autres.

                     

                  Extrait de La boîte à Mots

20 novembre 2005 dans La Boîte à Mots | Lien permanent

L'équipe de la Boîte à Mots

Bam

                                                                                                            Contact: bam.sauvegarde@wanadoo.fr

15 novembre 2005 dans La Boîte à Mots | Lien permanent

Le rôle de l'institution dans l'action de s'autoriser

A l'origine même de la création de la Boîte à Mots, se trouve l'initiative d'une institution ouverte sur les mutations contemporaines : l'ADNSEA (Sauvegarde de l'Enfant à l'Adulte). L'ADNSEA, qui gère aujourd'hui 15 établissements dans le département du Nord, avait ouvert des structures expérimentales, ayant un statut leur permettant à la fois de pouvoir créer et innover de façon autonome, tout en bénéficiant du soutien d'une institution bien en place. C'est dans ce cadre que Maryse Thellier a démarré la Boîte à Mots, et est devenue responsable à part entière du projet.

Sur cette base la Boîte à Mots a pu à son tour innover dans le domaine institutionnel, en mettant en place notamment une méthode de travail remarquable avec les bénévoles. En se fondant sur les principes que nous avons vus dans la partie précédente, elle a établi avec les adultes répondants un consensus fort, dans lequel chacun entend et respecte les attentes et logiques de l'autre . Je me sens respectée et soutenue dans mes lettres par l’association, écrit une Betty.

A propos de ces questions de mutation de l'institution, l'apport le plus significatif de la Boîte à Mots (et de l'ADNSEA, qui a permis son existence) me semble le suivant : c'est une expérience exemplaire dans la création d'interfaces entre l'institutionnel et la société civile, fondée sur le respect mutuel. Le plus difficile en général pour une institution est d'accepter le côté non maîtrisable, pluriel, mouvant de la vie ordinaire du citoyen ordinaire, là où se joue pour chacun l'équilibre affectif et relationnel. Il y a toujours la tentation de faire mieux, plus technique, plus organisé, et avec le temps et la répétition, l'efficacité des outils risque de neutraliser la vitalité. La question s'est souvent posée dans la Boîte à Mots, et se posait encore ces temps-ci à propos de l'écriture : est-ce qu'il faut "travailler l'écriture", par exemple en proposant aux répondants des ateliers d'écriture ? Cette initiative a suscité un débat intéressant, certains disant que "le charme", et donc l'efficacité de la Boîte à Mots, proviennent justement de cette relation approximative  avec une écriture imparfaite entre un enfant et un adulte. Là précisément, dans cet espace "pas trop construit", se noue la relation.

Dans les années à venir, au moment où s'installe une crise de légitimité des institutions dans de nombreux secteurs, ce genre d'expériences devrait prendre une importance croissante. Toutes les institutions sont amenées à s'interroger sur leur place dans la société et leurs relations avec la société civile. Celles qui ne font pas le choix de s'autoriser à innover dans ce domaine risquent d'être amenées à le faire sous la pression de multiples contraintes contextuelles.

La Boîte à Mots est une réponse appropriée au désir d'autorisation contemporain. Je peux prendre le risque de trouver en moi la ressource pour créer un peu de société, un peu de ce monde… et un peu d'amour. Et l'institution est là pour créer les conditions qui me permettront de réaliser cette démarche d'autorisation. Une institution qui remplit son rôle d'autorité sociale, mais qui ne me met pas dans un rôle de subordination passive, de celui qui reçoit seulement (le savoir, la science, la santé, la protection sociale, la nourriture…).

Extrait de "La boîte à mots"

14 novembre 2005 dans La Boîte à Mots | Lien permanent

La boîte et ses créatrices

Dsc08764 Maryse Thellier (à droite) est à l'origine de la Boîte à Mots et Edith Henri a décoré les fameuses boîtes.

12 novembre 2005 dans La Boîte à Mots | Lien permanent

La construction "on going" d'une organisation

Un débat très tendu a eu lieu au démarrage de l'expérience : fallait-il mettre sur pied dès le départ toute l'architecture de la Boîte à Mots, ou bien construire en avançant ? La question se posait à propos des principes, méthodes, formes d'organisation, attitudes dans des situations particulières.

La position qui consiste à construire tout en pratiquant l'a finalement emporté, et continue de fonctionner aujourd'hui, alors même que l'essentiel des fondements de la Boîte à Mots a été mis en place. Au fur et à mesure que les lettres des enfants arrivaient, l'équipe de départ accompagnée d'un intervenant extérieur (à qui Maryse Thellier avait fait appel dans un but de facilitation et de prise de distance) ajustait la manière de répondre, la procédure de réception et de retour des lettres, la position des adultes répondants.
C'est de cette manière que les règles de base ont été élaborées. Et c'est ainsi que le modèle venu du Québec a été entièrement repris et reconstruit.

Extrait de "La boîte à mots"

01 novembre 2005 dans La Boîte à Mots | Lien permanent

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