J'ai rencontré une jeune fille qui s'appelait Lucile. Lucile avait une mèche
blonde qu'elle relevait sans cesse d'un geste de la main ou d'un coup de tête. Elle habitait un des quartiers où la Boîte à Mots intervient. C'était il y a quelques années, la Boîte à Mots n'existait pas encore, et de toute façon, Lucile n'avait plus l'âge d'écrire des lettres à l'école. Il y avait alors deux millions de chômeurs et je faisais une enquête sur l'entrée des jeunes dans le monde du travail. C'est à cette occasion que j'ai rencontré Lucile. Elle essayait de toutes ses forces de trouver sa place. Tout dans son histoire s'y opposait. Lucile est morte un mois plus tard, trichlo, coma. Elle a décroché sans un bruit et le trou noir s'est refermé. Elle était là, juste à côté. Mais pour elle tout ce qui nous rattache au monde habituellement s'est embrouillé puis disloqué : la famille, le travail, les amis.
Je n'accepte pas cette fatalité pas plus que le silence qui l'entoure. Elle est le signe d'un échec, d'une profonde lacune de nos sociétés, d'une véritable impuissance de notre part à nous, adultes. Je ne veux pas me laisser aller à cette démission, à cette non-implication où personne n'est responsable, c'est-à-dire où tout le monde est irresponsable. C'est pour cette raison que je suis ethnologue, et que la Boîte à Mots m'est chère. Dans mon activité je suis amené à rencontrer toutes sortes de personnes et de lieux. Certains lieux sont moroses, chaotiques voire mortifères. D'autres sont vivants et générateurs de vie. Ils nous alimentent en sens et nourrissent la convivialité ; ils sont significatifs de l'art d'entretenir la vie en société aujourd'hui, et des pratiques d'autorisation dont on voit le mouvement prendre forme. Dans un environnement éclaté, complexe, en mouvement incessant, chacun est confronté à la difficile liberté de construire son chemin. C'est de cela que nous parle la Boîte à Mots : comment on peut s'autoriser à refaire le monde autour de soi ? Et comment ça s'apprend, l'autorisation ?
Ici, les bons sentiments et les bonnes pratiques ne sont pas suffisants. Pour s'y retrouver, il faut prendre du recul, analyser les dynamiques qui sont à l'œuvre, sortir du pragmatisme et de l'urgence, et mettre en valeur ce qui mérite de l'être : agir n'est pas suffisant, encore faut-il que les actions aient une reconnaissance dans la symbolique collective.
Extrait de La boîte à mots. Dessin d'Edith Henry


