Témoignages anthropo-logiques

Mettre en récit l'expérience vécue pour mieux la partager.

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  • Frédéric Clément carnet-clement

Un exemple de cluster

Parmi les différentes raisons qui expliquent le développement d'un pôle d'aviculture dans l'Allier, il en est une qui est moins directement Tablier_bleuvisible. Le lecteur, entendant les personnes rencontrées dans les pages qui précèdent, l'aura sûrement remarqué : tous ces gens se connaissent.

Quand je dis connaître, ce n'est pas simplement la relation de travail, les années, les décennies passées à sillonner la région, à résoudre ensemble les mille problèmes quotidiens et les questions plus lourdes : faire face aux évolutions du marché, assurer sur le plan financier, … C'est un peu plus que la convivialité professionnelle ordinaire : ils sont des collègues, comme on dit de gens du même village, qui se côtoient depuis des générations. Ils sont du même pays, ils parlent, pour les plus anciens, le même patois bourbonnais.

Ce n'est pas encore tout. Ils sont unis par des liens de parenté; l'entreprise est une affaire de famille de la même manière que la communauté des fermes d'antan.

Combien de fois ai-je entendu, dans les entretiens :

Tout cela se passait dans une ambiance familiale. Les deux familles, celle de mon père et celle de mon oncle (David et Pérot) travaillaient ensemble. On avait quatre ou cinq employés du pays pour le travail… Dans l’entreprise, il y avait la famille et les employés ; tous ces gens mangeaient à la même table. Au marché, on cassait la croûte ensemble avec les collègues. (Mme Simonet de la famille David et Pérot – Allier Volaille). 

On était souvent dix à table, avec le personnel, qui partageait la même salle d’eau. (Titi Voisin, éleveur)

… Dans chacune des autres entreprises, on a forcément un parent, ou au moins quelque cousin lointain. Josèphe Thivat (veuve de Pierre Thivat, un des pères de l'aviculture bourbonnaise), nous a raconté dans les parties précédentes sa vie autour de la production volaillère (ses trois enfants, on l'a vu, ont tous aussi travaillé ou travaillent dans l'entreprise); nous retrouvons dans ses propos, comme dans ceux des autres témoins, les entrelacs des relations familiales (...).

Du passé, les anciens gardent une certaine nostalgie : avant les choses étaient moins séparées. On vivait dans un univers complet, où l'on était en relation directe avec tout le monde. J'ai déjà raconté combien Marie-Thérèse Simonet tenait à rester dans la relation directe, "ce que l’on peut voir"…

La modernisation cependant n'a pas effacé cette culture, quelque chose a traversé le temps et est encore bien présent. Le résultat est étonnant : on se trouve devant une intelligence collective fondée sur une culture commune forte, ancrée dans le terroir et les générations. L'ensemble fait corps .

Au fil des ans s'est mise en place une répartition des marchés et du travail, sans que jamais il n'y ai eu de décision collective et encore moins de planification.

Jean Pierre Thivat : Tout le monde avait trouvé sa place, sans qu’elle ait un nom.

Le "réseau" est régit par une éthique commune et des règles, mais jamais rien n'a été écrit, ni même dit explicitement.

Georges Saulnier : L’aviculture de cette époque, c’était pour ainsi dire un groupe d’amis ; des gens qui s’appréciaient et qui s’estimaient même s’ils étaient en concurrence. Ils avaient besoin les uns des autres et travaillaient en réseau. Il y a eu des moments presque émouvants quand, par exemple il fallait arranger le compte d’un client en difficulté ou soutenir un partenaire qui avait des problèmes …Cela se passait dans un climat de confiance réciproque.

Louis Thivat : Le modèle avicole bourbonnais, c'est une histoire d'hommes; pas des gens qui partaient en vacances ensemble, mais qui aimaient à faire du business, et en créer ensemble. Des rapports indépendants et équilibrés. Il n'y a jamais eu prise d'action de l'un chez l'autre. D'autres fabricants ont cherché à intégrer la filière, ça a été un échec. Ici on a partagé les moyens financiers, et on est restés sur cette ligne. Quand nous sommes en réunion avec Leutrat ou un autre, on a l'impression d'être entre amis.

Les économistes ont une définition pour cela : ça s'appelle un Système Productif Local (SPL). Vous avez peut-être entendu son équivalent anglo-saxon, plus connu : cluster[1]. Le mot est très en vogue en ce moment. On s'est rendu compte que les entreprises et les territoires les plus capables de répondre aux défis contemporains sont ceux qui ont su se regrouper dans une dynamique commune. Tous possèdent cette ressource que nous avons vue en pays bourbonnais : une culture commune, discrète ou affichée, mais toujours soigneusement entretenue – la coopération est une composante de base dans ce modèle de développement.

Peut-être faudrait-il rajouter en ce qui concerne le (petit) cluster bourbonnais une autre dimension, présente aussi dans d'autres Systèmes Productifs Locaux : la proximité de la nature et de la vie rurale. Les formes d'organisation ont gardé quelques-unes des anciennes relations propres à la tradition rurale, et des processus de régulation assez proches de ceux qui équilibrent les écosystèmes naturels.


[1] Cluster = un bouquet (d'arbres ou de fleurs), un groupe d'étoiles, une grappe (raisins, par exemple), un ensemble groupé d'îles.

 

>> Voir aussi Mendras sur les systèmes locaux de production

 

Extrait de "Le tablier bleu, une histoire de l'aviculture bourbonnaise"

21 juin 2007 dans Textes divers | Lien permanent

Catalogue de l'exposition Rémy Cogghe

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REMY COGGHE, PEINTRE DU QUOTIDIEN

"Il y a un secret dans l'œuvre de Rémy Cogghe. Et pour qui saura découvrir ce secret, la visite de cette exposition sera un moment de bonheur. Qui pourtant penserait au bonheur à propos du Roubaix du 19eme siècle ? Comme tous les grands centres industriels de notre région, il traîne avec lui des images soit de misère, soit de gloire, selon le point de vue d'où l'on se place. Bizarrement, les tableaux de Rémy Cogghe ne nous parlent ni de misère, ni de gloire. Ils nous parlent d'autres choses, sur lesquelles la plume de l'ethnologue et de l'historien se sent moins sûre — seul l'artiste peut nous dire certaines choses insaisissables et essentielles de la vie.
Rémy Cogghe nous invite à un voyage à l'aube de ce siècle, dans la vie quotidienne de la grande ville du textile et dans les campagnes des Flandres. On n'y verra pas de monuments, pas même de ces temples de l'industrie qui furent la gloire de la capitale de la laine. Du Roubaix de ce tournant de siècle, Rémy Cogghe nous montre des hommes, des femmes..."
                                                                >> Lire la suite

Extrait de l'article pour le Catalogue de l'exposition Rémy Cogghe, 1985 Illustration de la couverture : Le combat de coqs

28 mai 2006 dans Textes divers | Lien permanent

Rémy Cogghe: scènes d'estaminet

Rémy Cogghe nous invite à un voyage à l'aube de ce siècle, dans la vie quotidienne Rmy_cogghe0001 de la grande ville du textile et dans les campagnes des Flandres. On n'y verra pas de monuments, pas même de ces temples de l'industrie qui furent la gloire de la capitale de la laine. Du Roubaix de ce tournant de siècle, Rémy Cogghe nous montre des hommes, des femmes.
Que l'on ne s'étonne pas si ce voyage dans l'histoire débute en poussant la porte d'un estaminet. C'est là que nous l'aurions trouvé, un carnet à la main, en train de croquer quelque scène. Le gros poêle remplit la salle de sa bonne chaleur - le soleil est plus avare que la pluie dans nos villes du plat pays. Quelques tables où des hommes fument la longue pipe en terre autour de la chaufferette qui fait rougeoyer les visages.
Des estaminets comme celui-ci, il y en a 2.500 en 1900 à Roubaix, soit un pour 50 habitants !
"... In in bâtit par douzaines In a bétot chacun l'sien",
dit une chanson en patois de l'époque.
A quel besoin profond répond cette floraison ahurissante, presque aussi effrénée que l'est la croissance de l'industrie textile ?
L'estaminet est le chez-soi de l'ouvrier, peut-être plus que sa propre maison. On s'y retrouve dans le peu de temps libre que laisse le travail, c'est le havre que l'on rejoint aussitôt la journée finie; pour oublier un instant les longues heures et l'épuisement de la fabrique. On n'est pas pressé de rentrer à la maison, qui est le plus souvent un taudis au fond d'une cours sombre, avec un pauvre mobilier. La famille de milieu populaire n'est pas encore le "cocon" qu'elle est aujourd'hui. Les œuvres de Rémy Cogghe d'ailleurs ne la montrent jamais si l'on excepte quelques dessins de scène de ménage, la femme essayant de retenir l'homme qui entre au bistrot. On est encore proche du mode de vie dépeint par la chronique du tisserand Lillois Chavatte : la vie est beaucoup plus tournée vers l'extérieur, vers le "public", que sur la cellule familiale.
A l'estaminet, on trouve la chaleur d'un lieu où l'on a ses amis, ses habitudes, voire une place réservée pour soi et ses objets :
"Chacun prend sa pipe au râtelier, la bourre à la flamande et la plonge dans la chaufferette", raconte le poète Gustave Nadaud.
Ici, on existe, on connaît tout le monde et on est connu de tous, on peut parler et être écouté, c'est la chaleur humaine du petit groupe de connaissances, animée par le cabaretier qui sait parler à celui qui broie du noir, faire rire celui qui plie sous le poids de la misère.
L'alcool bien sûr aide à oublier, aide à retrouver la chaleur des relations déliées de toute contrainte. La consommation d'alcool prend à l'image de la grande industrie des proportions gigantesques : 200 litres de bière par habitant et par an à Roubaix en 1875, et 300 litres en 1913 !
Ici, on boit, mais aussi on joue, on chante..."                >> Lire la suite

Extrait de l'article pour le Catalogue de l'exposition Rémy Cogghe, 1985 . Tableau: "Le bain de pieds"     >>Présentation du catalogue

13 mai 2006 dans Textes divers | Lien permanent

Rémy Cogghe: La poésie du jeu, ou conjurer la mort

On joue beaucoup dans les tableaux de Rémy Cogghe. Mais gardons-nous d'un regard trop rapide...
La tentation est grande en effet de partir de notre point de vue de fin de 20eme siècle, où le jeu est quelque chose d'un peu marginal par rapport au cours normal de la vie, une exception plutôt réservée au monde de l'enfance : pittoresque, ce "Jeu de boule en Flandre française"... Bon enfant, la "Scène de moisson", "le bain de pieds inattendu"... Le jeu à cette époque a une signification plus profonde : il est un des éléments qui structurent la vie populaire, qui soudent les liens communautaires.
Dans l'œuvre de Rémy Cogghe, le jeu se présente sous ses multiples facettes : ce n'est parfois qu'un regard, comme celui de l'homme au chapeau avec la femme à l'enfant, dans le "Jeu de boule". Un jeu de mains et de mots, entre le peintre et la servante. Une situation cocasse : "Madame reçoit". C'est le jeu de boules, ou le jeu de cartes, qui, comme tous les jeux, peut se terminer mal, ("Le coup de la fin"). C'est le hasard du jeu pour le plaisir, mais aussi pour l'argent, à cette époque où n'existait pas encore le tiercé, quand on parie autour du "Combat de coqs"...
Et si le jeu tient une telle place dans le quotidien, c'est parce que la mort, elle aussi, y est très présente : on la rencontre à l'usine, qui mange la vie, moralement et physiquement. On la côtoie à la maison, comme nous le rappelle la poignante "Agonie" (près de 40 % des enfants meurent en bas âge...). La vie n'est qu'un passage, dit un chansonnier de l'époque, et un passage plutôt dramatique : le jeu est un moyen de conjurer le drame éternel de la mort quotidienne. Tout comme la chanson."

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Extrait de l'article pour le Catalogue de l'exposition Rémy Cogghe, 1985

12 mai 2006 dans Textes divers | Lien permanent

Rémy Cogghe et la chanson

"Dans notre périple au cœur du Roubaix quotidien, nous devions forcément, au coin d'une rue, rencontrer la chanson.
Une femme chante devant un groupe de passants. Et en quelques traits, Rémy Cogghe fait renaître toute la richesse de cette scène, au premier abord très banale.
Le texte de la chanson a été imprimé sur une feuille simple, distribuée ou vendue pour quelques sous au public ; celui-ci reprend le refrain en chœur -aujourd'hui, on écoute la chanson, on ne la chante plus.
Les paroles portées par la musique, par les gestes de l'interprète, sont la littérature d'un milieu où prédo¬mine l'oral. Une littérature un peu particulière, qui est aussi un ciment de la vie de la communauté populaire.
Par l'intermédiaire de ces chansons, les ouvriers parlent aux ouvriers. Elles sont en effet composées en général par des ouvirers, jamais par des professionnels de la chanson, tout au plus des semi-profes¬sionnels qui peuvent vivre au plus près de leur art en s'établissant comme cabaretiers. Elles sont le plus souvent écrites dans le langage des ouvriers, c'est-à-dire le patois, dérivant du vieux picard. Elles naissent et se diffusent là où sont les ouvriers :
— le cabaret,
— les sociétés (sociétés de jeux, sociétés à boire, petits groupes d'amis ayant pour siège le cabaret),
— le carnaval (rendez-vous annuel où les sociétés sortent dans la rue, et sous les masques et les déguisements, rigolent, chahutent, et chantent).
Tour à tour chronique de la vie quotidienne, fable en forme de morale, publicité pour un cabaret, œuvre de charité, outil de propagande politique ou simple divertissement, la chanson est un journal chanté, une sorte de supra-langage de la communauté ouvrière. Née dans les lieux où vit l'ouvrier, elle y est reprise en écho, elle passe au-dessus des toits des courées et unit les milliers d'ouvriers dans l'expression et le divertissement, comme le travail les unit dans l'étouffement, la fatigue et la misère.
Les thèmes les plus fréquents des chansons, sont le divertissement et la chronique des événements locaux : la parenté avec la peinture de Rémy Cogghe est évidente."

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Extrait de l'article pour le Catalogue de l'exposition Rémy Cogghe, 1985

11 mai 2006 dans Textes divers | Lien permanent

Rémy Cogghe peint la trame de la vie populaire

"
II faut s'arrêter sur un phénomène tout à fait étonnant : dans ce voyage à travers le quotidien de 1900, Rémy Cogghe nous montre l'estaminet, les jeux, les chansons, mais qu'avons-nous vu de l'industrie ? Roubaix, en 1900, c'et la capitale de la laine. Un gros bourg comptant 8.000 habitants, transformé en quelques décennies en une "ville américaine", pour reprendre une expression de l'époque : 140.000 personnes y habitent en 1900, la ville vit au rythme des monstres de l'industrie crachant leurs vapeurs et constituant pour quelque 50.000 travailleurs l'essen¬tiel de leur temps !
Or Rémy Cogghe ne nous montre pas le moindre portail d'usine, pas la moindre scène de travail dans le textile... En cela, il est tout à fait représentatif des mentalités populaires de l'époque.
Les enquêtes que j'ai réalisées auprès de personnes ayant vécu cette période, ainsi que l'étude de cette source exceptionnelle que constituent les chansons confirment tout à fait cette attitude "d'évitement" à l'égard du travail.
Dans les chansons, comme dans les tableaux du peintre, la vie semble commencer une fois la journée de travail finie. L'anecdote que raconte le chansonnier (et que le peintre esquisse), pour nous faire rire ou nous apitoyer, commence ainsi :
"In sortant de m'fabrique..."
L'explication est simple : la fabrique n'est pas un endroit où l'on s'épanouit, où l'on crée, comme peut l'être le petit atelier de l'artisan. La grosse majorité des travailleurs sont devenus de simples servants de la mécanique, 12 heures par jour, 6 jours par semaine, avec pour seule issue la vieillesse dans la misère : on comprend qu'une fois sorti de la fabrique, on préfère parler d'autre chose que du travail.
Face à la négation des capacités créatrices, face à la fatigue des journées interminables, face à la terrible concurrence entre ouvriers, face à l'omniprésente angoisse de l'argent, les ouvriers luttent par la grève et le syndicalisme - les cabarets sont aussi un lieu de
foisonnement des idées politiques; Mais aussi ils se sont constitués une sorte de territoire autonome où EXISTER, ici et maintenant, dont l'estaminet est le foyer et la chanson le média.
La communauté ouvrière est issue pour l'essentiel des campagnes environnantes en France et en Belgique et y garde encore des liens (Rémy Cogghe d'ailleurs s'est ausi intéressé au quotidien rural : scènes de jeux, "Visite à la douane"...). Elle a repris à son compte les vieilles traditions du jeu, de l'estaminet, de la chanson, et les a adaptés aux nouvelles réalités de la grande ville industrielle, pour y survivre le moins mal possible.
Un vaste et multiforme réseau de relations personnelles s'est reconstitué, et il forme la trame de la vie populaire : c'est très précisément ce phénomène que Rémy Cogghe cherche à exprimer à travers la plupart de ces œuvres.
Rémy Cogghe nous a laissé de nombreuses esquisses où il essaie le geste, l'attitude qui représentera au mieux les interrelations entre individus, et qui font que dans ses tableaux, on ressent si intensément la vie du groupe : en regardant le "Combat de coqs", il nous semble entendre les bruits, les silences, les cris, la vie recrée de ces personnes rassemblées pour le jeu."

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Extrait de l'article pour le Catalogue de l'exposition Rémy Cogghe, 1985

10 mai 2006 dans Textes divers | Lien permanent

Rémy Cogghe: une bouffée de bonheur dans le cœur de deux êtres

"Jusqu'ici, nous n'avons vu de Rémy Cogghe que le peintre de la vie populaire : l'attention et la Rmy_cogghe0002 sensibilité de son regard s'expliquent par ses origines ouvrières. Mais, devenu peintre, ayant fait des études, voyagé, Rémy Cogghe a pénétré dans le monde de ia bourgeoisie et de la petite bourgeoisie, qu'il peint aussi de façon très attentive : on ressent dans ce balancement entre le peuple et les bourgeois comme une comparaison, une réflexion qui n'est pas sans rappeler celle de Jack London découvrant l'intimité des milieux bourgeois. Les scènes de "café" sont encore plus nombreuses que les scènes d'estaminet ouvrier. Dans l'un comme dans l'autre, on boit, on joue, et l'on se dispute. Dans les scènes d'intimité familiale, Rémy Cogghe nous montre les différences : la vie familiale ouvrière apparaît plutôt comme dramatique (croquis de la femme essayant de retenir son mari à l'entrée du cabaret). Le milieu familial bourgeois est montré comme plus serein ("Scène familiale", "le jeu d'échec").
Mais Rémy Cogghe n'oppose pas systématiquement milieu ouvrier et milieu bourgeois : dans nombre de ses tableaux, notamment sur les jeux, la casquette et le chapeau melon se côtoient, ce qui est sans aucun doute représentatif de la réalité sociale de l'époque.
Rémy Cogghe peint le milieu ouvrier, mais jamais on ne voit de drapeau rouge ni de scène de grève. Il peint la bourgeoisie (et pas seulement dans des portraits   de   commande   comme   celui   d'Alfred Motte), mais sans jamais entrer dans l'apologie de l'épopée industrielle, à la différence de son ami chansonnier "le Broutteux". Il "gomme" les grands conflits politiques et idéologiques de l'époque, pour concentrer son attention sur le tissu de la socialité quotidienne, avec ses solidarités,  ses conflits,  et aussi sa morale. Ainsi, le tableau intitulé "Restitu¬tion" reprend les thèmes du délit et du repentir - de l'ordre troublé et retrouvé- que l'on trouve aussi bien dans les chansons locales que dans les faits divers de la grande presse - ce tableau sera d'ailleurs reproduit dans "l'Illustration" en 1901. Nombreuses également sont les références à la religion, très présente dans le milieu des industriels, mais aussi dans le milieu ouvrier, à côté d'un fort courant anticléricaliste.
Cependant, même dans ses scènes d'église, nous sommes à l'opposé d'une ferveur dogmatique dépourvue d'humanité : regardez les visages dans le "Vendredi-Saint à San-Carlo", notamment celui du petit enfant de chœur...
Une bouffée de bonheur
Notre voyage finira comme il avait commencé : dans un estaminet ! Deux personnages. La communication qui passe entre eux rapporte quelque chose d'important non seulement sur la vie populaire d'un grand centre industriel, mais sur toute vie sociale.
La patronne, et un ouvrier. Peut-être est-il au chômage (certaines industries comme le peignage sont pratiquement saisonnières et laissent des milliers d'ouvriers sans travail pendant un ou plusieurs mois tous les ans, à quoi s'ajoutent, plus dures, les périodes de crise).
Peut-être simplement le peintre a-t-il voulu concentrer notre attention sur cet instant de vie qui passe entre deux êtres.
Deux êtres "sans qualité" : ils n'ont rien fait de glorieux qui mérite de les statufier sur une place de la ville. Ils ne sont les héros d'aucun de ces grands projets technologiques ou sociaux par lesquels les nommes rêvent parfois qu'ils vont être libérés à tout jamais, demain ou après-demain...
Non, ce n'est rien qu'un instant que le peintre a saisi dans toute sa sensibilité, un instant qui tient dans un mot d'humour, un regard de connivence, et qui immédiatement après sera épuisé, sans
avoir laissé d'autre trace historique qu'une bouffée de bonheur dans le cœur de deux êtres."

Extrait de l'article pour le Catalogue de l'exposition Rémy Cogghe, 1985

09 mai 2006 dans Textes divers | Lien permanent

La Success Story des French start-up du e-learning

Le progrès de la science et de la technique avance par vagues, des grosses, des petites, en un singulier spectacle où se mêlent le miracle et le mirage. Nous sommes aujourd'hui habitués à ces transformations incessantes. Certaines avancées produisent de véritables révolutions, comme l'invention de l'ordinateur personnel à la fin des années 1970. D'autres sont de simples réaménagements de ce qui existe déjà. Le temps et la sagesse pratique des utilisateurs font la part de ce qui mérite d'être retenu et de ce qui ira au musée des modes anciennes. Le e-learning se situe à peu près à cette croisée des chemins. Certains annoncent une révolution qui va bouleverser la manière de transmettre les connaissances, d'autres estiment au contraire que le e-learning n'a pas véritablement d'avenir. En Auvergne, un laboratoire poursuit tranquillement ses expériences.

Avant de pousser la porte d'une antenne de formation à distance, entendons-nous sur les mots. Le e-learning, c'est une constellation de pratiques qui ont en commun de réaliser de la formation en utilisant peu ou prou les réseaux informatiques. J'utilise pour cette entrée en matières le terme e-learning pour replacer notre formation à distance  à la fois dans son contexte international et dans sa dimension symbolique. L'usage d'un terme anglo-américain a-t-il un effet sur nos compatriotes généralement soucieux de l'exception française? Nos cousins Québecois ne s'y sont pas trompés :
La Success Story des French start-up du e-learning ne serait pas qu'une question de management, écrit un chroniqueur de la Belle Province* . En effet, il semble que les buzzword du e-learning, blended-learning et e-teaching font du concept mapping dans les esprits des français. Dans la francophonie worldwide, Maroc inclus, on assiste au show des Virtual campus et du Online support. Les marketing pitch du BtoC, BtoB et softskills préparent le terrain. Ground zero pour le français?
Et notre chroniqueur d'énoncer une longue liste d'entreprises francophones de formation à distance habillées de noms "in".
La formation ayant recours à Internet s'est déjà donnée une image de marque. De même que porter des Nike n'est pas la même chose que porter des tennis, de même, le e-learning n'est pas la même chose que la formation à distance en milieu rural. Loin de moi l'idée de montrer l'attachement à une symbolique comme une faiblesse, cela fait partie des "invariants humains" chers à l'ethnologie. Au contraire, l'objet de ces quelques pages est de montrer comment cette expérience de la formation à distance, bien qu'étant simplement française et auvergnate, a droit à une place honorable dans les représentations que nous nous faisons des mutations générées par la confluence entre NTIC et enseignement.
*Denys Lamontagne - Thot/Cursus 16-10-2001

Extrait de "E-learning, le laboratoire Auvergnat" LM, Rectorat Académie de Clermont Ferrand et Ministère du Travail, 2002

Autres extraits:
>Un site rural de e-learning (Portrait d'une invention remarquable)

>E-learning: la technique et la présence humaine

>Les trois apports de la formation à distance auvergnate

>E-learning et TPE (Très Petites Entreprises)

> E-learning, formateur-auteur et culture de l'autorisation

17 avril 2006 dans Textes divers | Lien permanent

Un site rural de e-learning (Portrait d'une invention remarquable)

Chteau_abbatial_du_monastier Le Monastier sur Gazeilles a acquis une certaine renommée pour son festival musical de cuivres. Ce bourg est situé à une vingtaine de kilomètres du Puy dans le département de la Haute Loire, au pied du plateau du Mézenc où la Loire prend sa source. On peut y voir aussi une ancienne abbatiale du XIème siècle. Une aile perpendiculaire abrite la mairie, la bibliothèque et quelques autres activités. C'est une petite salle à l'angle de cet édifice que je veux vous faire visiter. Les murs sont d'une bonne épaisseur et au plafond se croisent les voûtes qui assurent la solidité de la bâtisse. Le crépi des murs est clair, propre et récent. Un bureau, plusieurs tables de travail, cinq ordinateurs, imprimantes et caméra numérique. Quatre personnes sont installées devant leur écran et travaillent en silence. 

La jeune femme qui remplit la fonction d'accompagnatrice-relais anime cette antenne depuis sa création, en 1997 . Tout en répondant à mes questions, elle reste disponible pour les stagiaires qui travaillent à côté.
- Nous avons cinq postes informatiques plus quelques places pour travailler sur des cours - papier. Le maximum de personnes est 5+3, mais j'essaie d'en avoir 4 + 1 pour que l'on ne se gêne pas. L'antenne est ouverte du lundi au vendredi, fermée le mercredi après-midi. Quand le besoin se fait sentir, nous faisons des séances le soir de 20 heures à 22 heures, en coordination avec les formateurs de l'APP  du Puy.
Si je commence par la visite d'une antenne, c'est qu'elle est de mon point de vue l'invention la plus remarquable de la formation à distance auvergnate.
- Quel public recevez-vous?
- Au départ, nous avions principalement des demandeurs d'emploi, aujourd'hui 50% de salariés et de gens qui paient eux-mêmes. Les formations demandées sont principalement des formations en informatique-bureautique, mais aussi des formations générales et un peu de langues. Les supports de cours sont très bons. Une fois la prise en main de l'appareil faite, cela se passe bien.
- Dis, tu peux venir voir?
De temps en temps, une des stagiaires l'appelle pour lui soumettre un problème rencontré dans un exercice, ou pour passer à une autre partie du cours. Quand le besoin s'en fait sentir, le contact est établi avec l'enseignant qui assure la formation au même moment à ses stagiaires dans une salle à l'APP du Puy.

Le système fonctionne de la manière suivante : un site central installé dans une ville, à partir duquel ont été ouvertes une ou plusieurs antennes comme celle du Monastier. Sur le site central les formateurs dispensent la formation en présentiel, pour reprendre le jargon technique, ce qui veut dire qu'ils sont dans une salle en présence directe avec les stagiaires. Il ne s'agit pas d'un cours, puisque ce sont des formations individualisées où chaque stagiaire travaille en suivant un programme qui lui est propre : le formateur établit avec le stagiaire un plan de formation, et ensuite l'accompagne au fur et à mesure de son avancement. Simultanément, le formateur intervient auprès des stagiaires qui sont dans les antennes, en utilisant comme moyen de communication la visiophonie, le téléphone, le courrier électronique et le fax.
- Comment avez vous fait connaître ce lieu de formation, dans la région?
- Au départ nous avons mis des affichettes un peu partout dans les mairies, les magasins, et fait une réunion d'information. Pour le reste, depuis, c'est le bouche à oreille. Et puis des gens sont revenus : une fois finie une formation, ils sont passés à une autre, complémentaire.
Les gens se retrouvent, parlent entre eux, discutent. C'est aussi devenu un lieu de vie. C'est vrai que je n'ai jamais des personnes qui viennent à contrecœur, même si c'est pour leur activité professionnelle.
- Quel est votre rôle, dans le dispositif?
- Je suis là en accompagnement. J'accueille, je donne les renseignements. Si quelqu'un veut s'inscrire, je propose un rendez-vous avec la coordonnatrice de l'APP qui viendra présenter la démarche de formation. Ensuite un plan de formation est élaboré avec le formateur de la matière choisie , en fonction du niveau du stagiaire. Le formateur explique les outils, la manière dont se font les contacts, etc…Comme ils ont rencontré la coordonnatrice et mis en place la formation avec le formateur, les gens sont à l'aise : une fois passée la première appréhension vis-à-vis de l'ordinateur, la visiophonie et les autres moyens de communication ne leur posent plus de problèmes. Je suis en appui, pour répondre à leurs questions et assurer l'interface avec les formateurs. Et puis sourire, créer l'ambiance! Je suis du pays, je connais presque tout le monde. Je cherche à être proche. J'ai aussi un rôle "social". Il y a des gens pas toujours très bien, certains sont déstructurés : au chômage, isolés - ici, en semaine les gens sont très isolés. Certains perdent confiance en eux, croient qu'ils ne vont pas réussir. J'essaie de les soutenir, et de recadrer sans être scolaire.
- Les gens qui viennent ici ne pourraient pas aller aux cours "normaux" de l'APP du Puy?
- 70%  des gens ne feraient pas le déplacement. Parce qu'il y a le temps de route, et l'hiver la neige, parce qu'au Puy c'est impossible de se garer, parce qu'ils perdraient le côté convivial.

Extrait de "E-learning, le laboratoire Auvergnat" LM, Rectorat Académie de Clermont Ferrand et Ministère du Travail, 2002

16 avril 2006 dans Textes divers | Lien permanent

E-learning: la technique et la présence humaine

Elearning Le e-learning n'est plus une nouveauté. Il est pratiqué depuis longtemps par les grandes entreprises pour leur personnel. Aujourd'hui il est en train de s'ouvrir vers le grand public, et en Amérique du Nord de nombreux diplômes peuvent aujourd'hui être préparés à distance à l'aide d'Internet. Des sommes considérables ont été investies dans ce nouveau mode de formation pour conquérir la planète .
Si vous explorez le Web sur le thème "e-learning", vous constaterez que l'on peut se former sur tout, en ligne. Un problème pourtant : quelle que soit l'indéniable richesse de l'offre, liée autant à ses contenus qu'à l'étendue des thèmes, on est seul devant son écran. Quelle que soit la qualité de l'enseignant qui est de l'autre côté du réseau, quelle que soit la qualité des méthodes pédagogiques et la qualité esthétique des sites Internet, si l'on n'a pas la présence d'une personne avec qui échanger directement, et des condisciples avec qui partager le vécu de la formation, il manque quelque chose. Les études dont on dispose à ce sujet sont unanimes.

On a besoin de la relation personnelle, physique avec les personnes qui transmettent le savoir, et on a aussi besoin de convivialité avec des compagnons d'apprentissage : c'est quand ces deux présences humaines viennent à manquer que l'on se rend compte de leur importance. Tous les systèmes incluant de la formation en ligne s'ingénient à trouver un moyen de répondre à l'incontournable attente de présence de la part du stagiaire.

Dans l'expérience auvergnate telle que nous l'avons observée en visitant l'antenne du Monastier, la présence personnelle qui permet au stagiaire de suivre pendant plusieurs mois une formation à distance est assurée par le système bipolaire site central / antenne : d'un côté l'équipe pédagogique, avec les formateurs et le coordonnateur de l'équipe, et de l'autre l'antenne où exerce l'accompagnatrice-relais. La façon dont les deux pôles se répartissent la relation avec le stagiaire varie sensiblement selon les sites - c'est une des richesses du laboratoire auvergnat que de faire fonctionner simultanément des manières de faire parfois très différentes.

Extrait de "E-learning, le laboratoire Auvergnat" LM, Rectorat Académie de Clermont Ferrand et Ministère du Travail, 2002. Image: softwaremag

15 avril 2006 dans Textes divers | Lien permanent

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